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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

366 - ZOOM WALSER

Textes



Il est si beau de marcher sans but, de se perdre dans la petite ville ou dans la forêt, de ne rien vouloir d'autre que de regarder ce qui se présente. La vie est faite de ces petites choses que l'on néglige trop souvent : un bouton de porte qui brille, un nuage qui ressemble à un chapeau, le sourire d'une serveuse dans un café de gare. On croit que l'important est de réussir, de devenir quelqu'un, d'avoir un nom et une place. Mais le vrai bonheur est peut-être de n'être personne, de se glisser dans les interstices du monde comme un promeneur discret qui ne laisse aucune trace derrière lui. La discrétion est une vertu que le bruit du siècle a oubliée, et pourtant, c'est dans l'effacement que l'on perçoit le mieux la musique secrète de l'existence. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3324151z



Je suis un être tout à fait petit et modeste, une sorte de zéro dans la comptabilité de l'univers, et cela me convient parfaitement. Il y a une liberté immense à ne rien posséder et à n'être possédé par rien. Quand je balaie la chambre ou que je recopie des lettres avec soin, j'éprouve une satisfaction que les grands de ce monde ne connaîtront jamais. Le travail bien fait, même le plus insignifiant, possède sa propre dignité. Il ne faut pas mépriser la petitesse. Une miette de pain est aussi complexe qu'une montagne si on sait l'observer assez longtemps. Ma plume court sur le papier pour noter ces riens, ces fragments de vie qui s'envolent, car je suis le secrétaire de l'invisible et le scribe des causes perdues. https://www.monde-diplomatique.fr/2000/08/PAGNOUX/2143




La neige tombe sur les sapins et sur mon cœur, elle recouvre tout d'un grand manteau de silence. Marcher dans la neige est une expérience mystique, c'est s'enfoncer dans une page blanche où chaque pas est un mot qui sera bientôt effacé. Le froid me pique le visage et me rappelle que je suis vivant, ici et maintenant. Les montagnes m'entourent comme des géants endormis qui se moquent de mes petites préoccupations d'homme. Pourquoi courir après la gloire quand la nature nous offre ce spectacle de pureté gratuite ? Je m'arrête un instant, je respire l'air glacé, et je sens que je fais partie de ce tout, sans avoir besoin de l'expliquer ou de le conquérir. Le repos est au bout du chemin, dans la blancheur absolue. https://journals.openedition.org/germanique/335



On me demande souvent pourquoi je n'écris plus de grands romans, pourquoi je me contente de ces petites proses que l'on appelle des miniatures. C'est que le monde est devenu trop grand et trop compliqué pour les grandes phrases. Je préfère le détail, l'éclat d'un verre, le pli d'un vêtement, le ton d'une voix. Un écrivain doit être comme un enfant qui joue avec des cailloux au bord du chemin : il ne cherche pas à bâtir une cathédrale, il cherche simplement à voir comment la lumière joue sur la pierre. Mes microgrammes sont mes jardins secrets, des écritures si petites qu'elles semblent vouloir disparaître dans les fibres du papier. C'est ma façon de dire que le langage est une chose fragile, un pont de fil de soie jeté sur l'abîme du silence. https://www.revue-etudes.com/article/robert-walser-le-promeneur-sidere-11504



L'institut Benjamenta est un lieu où l'on apprend l'obéissance, mais une obéissance qui ressemble à une danse. On nous enseigne à nous tenir droits, à ne pas faire de bruit, à être des serviteurs parfaits. Mais dans cette contrainte, je découvre une forme de révolte intérieure. Plus on m'impose de règles, plus mon esprit s'évade dans des contrées imaginaires. Être un élève, c'est rester dans l'état de celui qui ne sait rien, qui attend tout de la vie avec curiosité. Je ne veux pas être un maître, je veux rester un éternel apprenti, un être en devenir qui s'étonne de tout, même de la discipline la plus sévère. La soumission n'est qu'un masque que je porte pour mieux protéger ma liberté sauvage qui brûle au fond de mes yeux. https://www.letemps.ch/culture/robert-walser-lecriture-lexil


Présentation de l'auteur


Robert Walser, né en 1878 à Bienne en Suisse et mort en 1956 à Herisau, est un écrivain de langue allemande dont l'œuvre a fasciné des auteurs comme Kafka ou Benjamin. Après une carrière de commis et de domestique qui a nourri ses écrits, il a choisi une vie d'errance et de solitude, ponctuée de longues promenades quotidiennes. Son style se caractérise par une attention extrême aux détails insignifiants, un humour teinté de mélancolie et une fascination pour l'effacement de soi. Interné volontairement en psychiatrie pendant les vingt-sept dernières années de sa vie, il a cessé de publier, continuant toutefois d'écrire sur des feuilles de récupération une œuvre minuscule et cryptée connue sous le nom de microgrammes.


Bibliographie


Les Enfants Tanner, 1907. Le Commis, 1908. L'Institut Benjamenta (Jakob von Gunten), 1909. La Promenade, 1917. La Rose, 1925. Le Brigand, 1972 (posthume).