Le dépôt
208 - ZOOM QUEVEDO
1. Amour constant au-delà de la mort (Sonnet complet)
« Pourra fermer mes yeux la dernière
Ombre que m’amènera le blanc jour,
Et pourra détacher mon âme
L’heure impatiente de son ardeur anxieuse ;
Mais elle ne pourra, de cette autre rive,
Laisser le souvenir, là où elle brûlait ;
La nage saura de ma flamme l’eau froide,
Et perdra le respect de la loi sévère.
Âme à qui tout un dieu fut la prison,
Veines que tant de feu a donné à l'humour,
Moelles qui ont glorieusement brûlé,
Ton corps quittera, non point ton soin ;
Ils seront cendre, mais ils auront un sens ;
Poussière ils seront, mais poussière amoureuse. »
https://fr.wikisource.org/wiki/Amour_constant_au-del%C3%A0_de_la_mort
2. À un nez (Sonnet satirique)
« Il était un homme à un nez collé, il était un nez superbe et sans égal, il était un nez greffier et très légal, il était un espadon très bien barbelé.
C’était un cadran solaire mal réglé, c’était un alambic tout à fait spécial, c’était l’éléphant sur son piédestal, Ovide Naso n'était pas si bien doté.
C’était la proue d’une galère de guerre, c’était une pyramide d’Égypte, les douze Tribus de nez en une seule ;
C’était un nez d'une taille si fière, si grand, si monstrueux et si crypte, qu'en face de lui l'on perdait la gueule. »
https://fr.wikisource.org/wiki/Sonnet_au_nez
3. Méditation sur le temps (Extrait)
« Hier s'en est allé ;
Demain n'est pas venu ;
Aujourd'hui s'en va sans s'arrêter un point ;
Je suis un Futur et un Passé qui se joignent,
Un instant qui se meurt dans le ténu.
Ma vie est un combat, un songe, un contenu
De jours qui se défont et ne reviennent point ;
La mort m'attend partout, et dans son sein me poigne
Le fer de la vieillesse au visage ingénu.
Tout ce que je regarde est un avis de mort,
Et chaque heure qui passe est une heure de moins.
Ô vanité du monde ! Ô fragile ressort ! »
https://www.poetes.com/quevedo/temps.php
4. Les Rêves (Extrait de Le Rêve du Jugement Dernier)
« Je vis alors défiler les puissants de ce monde, les rois sans couronne et les juges sans loi. La mort les avait égalisés dans la poussière, mais leur orgueil survivait encore dans leurs squelettes. Ils demandaient leurs privilèges, ils cherchaient leurs titres dans la cendre. Mais là-bas, il n'y avait plus de différence entre le maître et l'esclave, entre l'or et la boue. La vérité apparaissait enfin, nue et terrible, comme un miroir où chacun devait contempler sa propre misère. C'était une danse macabre où le rire se mêlait aux larmes, où la satire devenait une prière désespérée. »
https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/La-Croix-du-Sud/Les-Songes
5. À la brièveté de la vie (Extrait)
« Comment s'est-elle enfuie, ma vie, sans que je le voie ? Mes jours se sont perdus comme des pas dans la neige. Je regarde derrière moi et je ne trouve qu'un sillage de fumée, Un souvenir qui s'efface avant même d'être né. La fleur se fane au matin, le soleil se couche à midi, Et nous, pauvres fous, nous croyons à l'éternité ! La vie n'est qu'une ombre qui traverse un jardin, Un souffle qui s'éteint au premier vent d'hiver. »
Présentation
Francisco de Quevedo (1580-1645) est l'une des figures les plus complexes et contradictoires du Baroque espagnol. Noble, diplomate, espion à ses heures et moraliste impitoyable, il incarne le conceptisme, style fondé sur la densité de la pensée, le jeu de mots fulgurant et l'ironie mordante.
Son œuvre se déploie entre deux pôles extrêmes : une métaphysique hantée par la mort, le néant et la décomposition (ses poèmes sérieux sont parmi les plus poignants de la langue espagnole), et une verve satirique d'une cruauté inouïe. Ennemi juré de Góngora, qu'il attaquait sans relâche pour son style obscur, Quevedo préférait la brièveté percutante du « concept ». Sa vision du monde est désenchantée, marquée par le sentiment du déclin de l'empire espagnol et la fragilité de toute chose humaine.
Bibliographie
- Quevedo, Francisco de, L’Amour constant au-delà de la mort et autres poèmes, trad. par Bernard Sesé, Éditions de la Différence, 1993.
- Quevedo, Francisco de, Les Songes, trad. par Annick Louis, Gallimard, coll. « La Croix du Sud », 2003.
- Borges, Jorge Luis, Enquêtes, Gallimard, 1957. (Borges considérait Quevedo comme le plus grand poète de tous les temps).
- Sesé, Bernard, Francisco de Quevedo, Éditions de la Baconnière, 1983.
- Molho, Maurice, Quevedo : du poète au courtisan, Paris, 1970.