Le dépôt
113 - ZOOM BAUDELAIRE
Charles Baudelaire, le « prince des nuées » et le père de la modernité poétique.
L'Albatros
Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid ! L'un agace son bec avec un brûle-gueule, L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
Lien source : Les Fleurs du Mal - Spleen et Idéal
Correspondances
La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, — Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies, Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Lien source : Poésie Française - Baudelaire
Une Charogne (Extrait)
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, Ce beau matin d'été si doux : Au détour d'un sentier une charogne infâme Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique, Brûlante et suant les poisons, Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d'exhalaisons.
[...] Et le ciel regardait la carcasse superbe Comme une fleur s'épanouir. La puanteur était si forte, que sur l'herbe Vous crûtes vous évanouir.
— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, À cette horrible infection, Étoile de mes yeux, soleil de ma nature, Vous, mon ange et ma passion !
Lien source : Gallica - Les Fleurs du Mal
Le Voyage (Extrait final)
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre ! Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte ! Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ? Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !
Lien source : Poésie-Française - Baudelaire
Présentation
Baudelaire est le point de bascule de la poésie française. Il rompt avec le romantisme éthéré pour explorer la modernité : la ville, la laideur, le péché et l'angoisse. Sa poésie repose sur une tension constante entre le Spleen (le dégoût de soi, l'ennui, la fatalité) et l'Idéal (l'aspiration vers la beauté pure et le divin). Inventeur de la théorie des "Correspondances", il considère que les sensations (odeurs, sons, couleurs) communiquent entre elles pour révéler une unité spirituelle cachée. Il est aussi le créateur du poème en prose avec Le Spleen de Paris.
Biographie
Charles Baudelaire naît à Paris en 1821. Marqué par la mort précoce de son père et le remariage de sa mère avec le général Aupick qu'il déteste, il mène une vie de dandy bohème et dilapide son héritage. En 1857, la publication de son chef-d'œuvre, Les Fleurs du Mal, provoque un scandale retentissant : il est condamné pour "outrage à la morale publique" et six poèmes sont censurés. Traducteur d'Edgar Allan Poe, critique d'art visionnaire, il finit sa vie dans la maladie et la pauvreté, s'éteignant à Paris en 1867 à l'âge de 46 ans, sans avoir connu la gloire immense qui suivra sa mort.
Espace bibliographique
- Les Fleurs du Mal (1857, 1861, 1868)
- Le Spleen de Paris (ou Petits Poèmes en prose, posthume, 1869)
- Les Paradis artificiels (1860) : Essai sur le vin, le hachisch et l'opium.
- Curiosités esthétiques : Recueil de ses critiques d'art.
- Fusées et Mon cœur mis à nu (Journaux intimes posthumes).