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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

396 - ZOOM I QUAYS

Textes



Arrêtez-vous, ô mes deux compagnons, et pleurons au souvenir d une bien-aimée et d un campement situé au bord des sables entre Dahoul et Haoumal. Je vois encore les traces de sa demeure, effacées par le vent du sud et le vent du nord. Mes amis retiennent leurs montures au-dessus de moi et me disent : Ne te laisse pas mourir de douleur, prends courage ! Mais ma guérison n est que dans les larmes versées, car y a-t-il un remède sur des vestiges dont le sens a disparu ? Combien de jours n ai-je pas passé avec de belles femmes dans des tentes de laine, alors que le temps était clément et que le destin semblait nous oublier. Maintenant, il ne reste que le désert immense et le souvenir d un amour qui s est enfui comme le gazon sous le pas des caravanes. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5425048r






Combien de nuits pareilles aux vagues de la mer ont laissé tomber sur moi leurs voiles chargés de peines pour m éprouver. Je lui ai dit, alors qu elle étirait ses flancs et se soulevait pour s éloigner : Ô longue nuit, ne vas-tu pas céder la place au matin ? Pourtant, le matin n est pas meilleur que toi. Quelle nuit terrible, dont les étoiles semblent attachées aux sommets du mont Yalyal par des cordes de lin solides. Je chevauche pour la chasse de grand matin, alors que les oiseaux sont encore dans leurs nids, sur un coursier aux membres sveltes qui dépasse en vitesse le vent sauvage. Il bondit comme un rocher que le torrent précipite du sommet. Il est la parure du cavalier, le compagnon de ma gloire et l instrument de ma vengeance. https://www.wdl.org/fr/item/7334/






J ai goûté au vin dans les coupes de cristal et j ai chassé l oryx dans les plaines de sable fin. J étais un fils de roi, né pour le commandement et le plaisir, avant que le sang de mon père ne vienne tacher mon manteau de pourpre. On m a dit : Ton père a été tué, son sang appelle la vengeance. J ai répondu : Aujourd hui le vin, demain l affaire sérieuse. J ai troqué mes vêtements de soie pour la cotte de mailles et mes nuits de fête pour des nuits de garde sous les étoiles. Le destin m a jeté sur les routes de l exil, me forçant à demander l aide des empereurs lointains. Je marche vers Byzance avec le cœur lourd, car je sais que le trône de mes ancêtres est un rêve qui se dissipe dans la brume du matin. Mon épée est ma seule amie et mon poème est mon seul témoin. https://archive.org/details/muallaqatimru00imruuoft






Le désert est mon empire, un royaume de poussière et de lumière où je suis le seul maître. Je connais chaque puits, chaque colline, chaque souffle de vent qui annonce la tempête. La vie d un bédouin est une course contre la mort, une lutte perpétuelle pour l honneur et la survie. J ai aimé la liberté des grands espaces plus que la sécurité des palais. Je préfère le hennissement de mon cheval au chant des courtisans et l odeur du feu de camp au parfum du musc. Mon destin est écrit dans les constellations qui guident mes pas dans la nuit. Je ne crains pas l ennemi car je porte en moi la force de ma race et la fierté de mon sang. Si je dois mourir loin de ma terre, que le vent porte mes vers jusqu aux tentes de mon peuple pour qu ils sachent que je n ai jamais plié. https://www.gutenberg.org/files/239/239-h/239-h.htm





Je sens le poison de la tunique de Byzance brûler ma peau, le cadeau de l empereur devient mon linceul de douleur. Est-ce là le prix de mon exil et de mes espoirs déçus ? Je meurs loin des miens, sur une terre étrangère, trahi par ceux que je croyais mes alliés. Ma gloire s éteint comme une lampe sans huile, mais mon chant restera suspendu aux murs de la Kaaba pour l éternité. Je suis le Prince Égaré, celui qui a tout perdu pour une vengeance impossible. Ne pleurez pas sur mon corps dévoré par les plaies, mais récitez mes vers quand vous chevaucherez dans le désert au lever du jour. Ma vie fut un éclair de fureur et de beauté, une tragédie écrite sur le sable. Je rejoins les ombres de mes ancêtres, emportant avec moi le secret des jours anciens et la splendeur des amours perdues. https://www.ndl.go.jp/portrait/e/datas/318.html



Présentation de l auteur


Imrou l Qays, né vers 501 et mort vers 544 à Ankara, est la figure la plus légendaire de la poésie préislamique. Prince de la tribu des Kinda, il mena une jeunesse dissolue de poète errant avant que l assassinat de son père, le roi Hujr, ne l oblige à endosser le rôle de vengeur. Surnommé le Prince Égaré, il erra de tribu en tribu pour lever une armée, allant jusqu à chercher l appui de l empereur Justinien à Constantinople. Sa Mu allaqa (l ode suspendue) est considérée comme le chef-d œuvre absolu de la poésie arabe ancienne, fixant pour des siècles les codes du genre (le nasib ou déploration sur les campements abandonnés, la description du cheval et de la nature). Sa vie, mêlant poésie, amour, guerre et exil, s acheva tragiquement par une maladie de peau contractée, selon la légende, à cause d une tunique empoisonnée offerte par l empereur.



Bibliographie

Al-Mu allaqa (L Ode suspendue). Diwan Imrou l Qays (Recueil complet de ses poèmes). Le Prince Égaré (récits et poèmes d exil). Odes au cheval et à la chasse. Élégies paternelles.