Le dépôt
131 - ZOOM SCÈVE
Maurice Scève (v. 1501-1560), le maître de l'École de Lyon et l'un des poètes les plus secrets et les plus denses de la Renaissance française.
Si Mallarmé est le bâtisseur du silence au XIXe siècle, Scève est son ancêtre au XVIe. Son œuvre majeure, Délie, est un labyrinthe de 449 dizains (poèmes de dix vers) qui explorent les tourments d'un amour absolu, intellectuel et souvent douloureux.
I. Dizain I (L'entrée dans le labyrinthe)
L'Œil trop ardent en mes jeunes erreurs Girouette alors d'une vaine espérance, Produisit lors de si hautes terreurs, Qu'il m'en fit faire une longue expérience. Mais quand l'ardeur de mon affection Me fit sentir la vive impression De ton regard, alors qu'il me vit nu, Je fus surpris de telle passion, Que l'Âme alors n'eut d'autre invention, Que de me rendre à ce qui m'est connu.
II. Dizain CXLIV (La lumière de l'Aimée)
En toi je vis, où que je sois absent : En moi je meurs, où que je sois présent. Tant loin sois-tu, toujours tu m'es présente : Tant près sois-je, encore je me sens absent. Si fait que trop plus je me sens absent, Quand plus je suis de toi trop plus présent. O grand miracle, ô étrange aventure ! Plus je suis près, et plus je sens d'absent : Non par défaut, mais par trop de présent, Qui m'éblouit de si haute lumière.
III. Dizain CLVIII (Le silence et la nuit)
Libre vivais en l'avril de mon âge, De soins exempt sous toute liberté : Mais le Destin m'envoya ce visage, Qui m'a réduit en telle extrémité, Que le plaisir de ma propre cité Me fut dès lors fâcheux, et ennuyeux. Donc pour chercher repos à mes douleurs, Je m'en allais tout seul en ces lieux sombres, Où mes soupirs, mes pleurs et mes malheurs Ne trouvaient rien, que le silence et d'ombres.
IV. Dizain CCCLXVII (Le cycle de la vie)
Le temps, qui est le père de mémoire, Et qui nourrit la terre de ses eaux, Fait oublier la force et la victoire, Et met en poudre et châteaux et châteaux. Mais ton beau nom, gravé en mon cerveau, Ne peut périr, tant que le monde dure : Car la vertu, qui est de soi si pure, Ne craint des ans la longue corruption. Elle demeure en sa propre nature, Contre le temps et son ambition.
V. Dizain CCCCXLIX (Le dernier dizain : La flamme éternelle)
Flamme si sainte en son ardent vouloir, Que l'on ne peut de soi-même éteindre, Tant que le corps pourra s'en prévaloir, Sans que la mort le vienne à se contraindre : Plus que le temps ne peut en rien s'atteindre, A ce haut bien qui mon Âme contente. Car si la mort nous prive de l'attente, Elle ne peut de ce bien nous priver : Puisque le but de ma vie présente, C'est pour en l'autre un tel bien arriver.
Lien source : Maurice Scève, Délie, objet de plus haute vertu (1544) - Gallica / BNF
Présentation
Maurice Scève est un poète hermétique. À son époque, on l'accusait déjà d'être trop obscur. Mais cette obscurité est celle d'une pierre précieuse dont on ne voit pas tout de suite toutes les facettes.
- La Structure : Délie est parsemée d'emblèmes (gravures avec des devises). Le livre lui-même est un objet d'art total où le dessin et le texte se répondent.
- Le Paradoxe : Scève adore les contraires. Il est présent quand il est absent, il meurt de vivre, il gèle dans le feu. C'est l'expression d'une tension intérieure constante.
- L'École de Lyon : Lyon était alors la capitale de l'imprimerie et de l'humanisme. Scève en est le guide spirituel, entouré de poétesses comme Louise Labé et Pernette du Guillet.
Bibliographie
Bibliographie : Maurice Scève
1. Éditions originales et de référence
- Délie, objet de plus haute vertu (1544) : L'œuvre centrale, composée de 449 dizains et 50 emblèmes.
- Saulsaye, Églogue de la vie solitaire (1547) : Un poème pastoral célébrant la retraite loin du monde.
- Microcosme (1562) : Poème encyclopédique posthume relatant l'épopée de l'humanité de la Création à la Renaissance.
2. Éditions modernes recommandées
- Maurice Scève, Délie, édition de Gérard Defaux, coll. « Points Poésie », Le Seuil. (L'édition la plus accessible pour le grand public).
- Maurice Scève, Œuvres complètes, édition de Pascal Quignard, Mercure de France. (Une version qui souligne la modernité du texte).
- Maurice Scève, Délie, édition de Françoise Charpentier, coll. « Poésie/Gallimard ». (Excellente introduction pour comprendre les symboles).
3. Études critiques
- V.-L. Saulnier, Maurice Scève (Slatkine Reprints). L'étude biographique et littéraire monumentale de référence.
- Albert Béguin, Maurice Scève (Éditions de la Baconnière). Un regard profond sur la dimension métaphysique du poète.
- Jacqueline Risset, L’anagramme du désir : sur la Délie de Maurice Scève (Fourbis). Une analyse fascinante sur la structure cachée du texte.