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333 - ZOOM BIEDMA
POÈMES
Les personnes du verbe
Ce n’est pas facile d’être heureux. Ce n’est pas facile d’être soi-même, d’être personne, d’être les autres, d’être seulement une personne du verbe, un pronom personnel, un nom propre, un adjectif qualificatif.
Ce n’est pas facile d’être heureux, d’être un corps qui marche, une ombre qui s’allonge, un écho qui se répète, un miroir qui reflète ce qui n’est pas, ce qui ne fut pas, ce qui ne sera pas.
Ce n’est pas facile d’être heureux, d’être un rêve qui s’oublie, un mot qui se perd, un silence qui se brise, un cri qui ne s’entend pas, un soupir qui se noie dans la nuit, dans le vent, dans le temps qui s’en va.
Source : Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes – Jaime Gil de Biedma, Las personas del verbo
Poèmes posthumes
Je ne sais pas si après la mort il y aura quelque chose, ou s’il n’y aura rien. Je ne sais pas si l’âme est immortelle, ou si elle n’est qu’un souffle de vent, un éclat de lumière, un battement de cœur.
Je ne sais pas si après la mort il y aura paix, il y aura guerre, il y aura amour, il y aura oubli. Je ne sais pas s’il y aura un Dieu qui juge, ou s’il n’y aura que silence, vide, obscurité.
Mais je sais que tant que je vis, tant que je respire, tant que je pense, tant que j’aime, tant que je souffre, tant que j’espère, tant que je doute, tant que j’existe, il y a quelque chose qui me dit que ceci ne peut pas être la fin, qu’il y a quelque chose au-delà du néant, quelque chose au-delà du temps, quelque chose au-delà de moi.
Source : Poesía española – Jaime Gil de Biedma, Poemas póstumos
Enfance et mort
L’enfance est un pays lointain, un jardin abandonné, un rêve qui s’évanouit au réveil.
L’enfance est une rivière aux eaux claires, une forêt d’arbres hauts, un ciel de nuages blancs, un temps sans horloge.
L’enfance est un livre de contes, une chanson de berceuse, un jeu de cache-cache, une étreinte de la mère.
Mais la mort est un mur, un puits sans fond, un silence éternel, un adieu sans retour.
Source : Wikisource – Jaime Gil de Biedma, Infancia y muerte
La peur
La peur est un petit animal, un rongeur qui ronge l’âme, un insecte qui pique le cœur.
La peur est une ombre longue, un écho qui répète le danger, un murmure qui annonce la fin.
La peur est un froid qui gèle le sang, un vent qui éteint la lumière, une nuit sans lune ni étoiles.
Mais la peur est aussi un moteur, un ressort qui pousse à vivre, une alarme qui avertit du risque, un instinct qui protège la vie.
Source : Babelio – Jaime Gil de Biedma, El miedo
La vie
La vie n’est pas un problème à résoudre, mais une réalité à vivre.
Ce n’est pas un examen à réussir, mais une expérience à ressentir.
Ce n’est pas un chemin à parcourir, mais un voyage à savourer.
La vie n’est pas une destination à atteindre, mais un présent à embrasser.
Ce n’est pas un rêve à réaliser, mais une opportunité à vivre.
Source : Poesía española – Jaime Gil de Biedma, La vida
PRÉSENTATION
Jaime Gil de Biedma, né le 13 novembre 1929 à Barcelone et mort le 8 janvier 1990 dans la même ville, est l’un des poètes espagnols les plus marquants de la deuxième moitié du XXe siècle. Issu d’une famille aisée de la bourgeoisie catalane, il a étudié le droit et les lettres avant de se consacrer pleinement à la poésie et à l’écriture. Son œuvre, marquée par une grande lucidité et une sensibilité aiguë, explore des thèmes comme l’identité, la mémoire, la mort, la solitude et la quête de sens dans un monde en pleine mutation.
Gil de Biedma est souvent associé à la "Génération de 50", un groupe de poètes espagnols qui ont émergé après la guerre civile et qui ont cherché à renouveler la poésie espagnole en intégrant des influences modernes et une perspective critique sur la réalité sociale et politique de l’Espagne franquiste. Son style se distingue par un langage direct, une ironie subtile et une capacité à mêler l’intime et l’universel.
Son premier recueil, Compañeros de viaje (1959), a marqué un tournant dans la poésie espagnole en introduisant une voix personnelle et désenchantée, loin des conventions lyriques traditionnelles. Ses œuvres ultérieures, comme Las personas del verbo (1975) et Poemas póstumos (publié après sa mort), ont confirmé son statut de poète majeur, capable de capturer les contradictions et les tourments de l’existence humaine.
En plus de son œuvre poétique, Jaime Gil de Biedma a également écrit des essais et des articles critiques, et a travaillé comme traducteur et éditeur. Son engagement politique et social, ainsi que son homosexualité assumée dans un contexte historique difficile, ont également marqué sa vie et son œuvre. Malgré les difficultés de la censure et de l’oppression sous le régime franquiste, Gil de Biedma a continué à écrire et à publier, laissant une œuvre qui reste un pilier de la poésie espagnole contemporaine.
BIBLIOGRAPHIE
- Jaime Gil de Biedma, Las personas del verbo, Seix Barral, 1982.
- Jaime Gil de Biedma, Poemas póstumos, Lumen, 1991.
- Jaime Gil de Biedma, Compañeros de viaje, Seix Barral, 1959.
- Jaime Gil de Biedma, Obras completas, Crítica, 1993.
- Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes – Jaime Gil de Biedma
- Poesía española – Jaime Gil de Biedma