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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

141 - ZOOM DUPREY

Jean-Pierre Duprey (1930-1959), le poète du « noir intégral ». Adoubé par André Breton qui voyait en lui le dernier souffle pur du surréalisme, Duprey est une figure météore.

Poète et sculpteur, il vivait son art comme une expérience alchimique et physique épuisante. Sa poésie est un voyage sans retour vers les minéraux, l'obscurité et le vide. En 1959, après avoir posté le manuscrit de son dernier livre à son éditeur, il demanda à sa femme d'aller lui chercher des cigarettes et se pendit dans son atelier. Il avait 29 ans.


I. L’Ombre du corps (Derrière son double)


Je suis mon double et mon propre fantôme

Je marche à côté de mes pieds de pierre

Dans un couloir où la lumière est une erreur.

Mon corps n'est qu'un vêtement de poussière

Que j'enlève chaque soir pour devenir le vide.

Ne cherchez pas mon visage sous ce masque de chair

Je suis celui qui creuse un trou dans le silence

Celui qui mange l'ombre pour éclairer sa nuit.

Mes mains sont des racines qui cherchent le centre

Là où le fer et le diamant se confondent.



II. Le Miroir froid (Spectacle interrompu)


Le miroir a mangé tout ce qu’il y avait à voir.

Il ne reste qu’une vitre où le regard se glace

Et le souvenir d’un cri qui n’a jamais franchi la gorge.

Nous sommes les invités d’une fête sans lumière

Où le vin a le goût du plomb fondu.

Tout est immobile comme une statue de sel

Dans le jardin des heures qui ne tournent plus.

J’ai vu le temps s’arrêter au bord de ma paupière

Et le monde s’effacer comme une écriture de fumée.

Je ne suis plus qu’une attente sans objet.




III. Alchimie de la douleur


Le fer rouge est ma seule prière.

Je martèle le silence jusqu’à ce qu’il saigne

Jusqu’à ce qu’il rende l’âme et la forme.

Il n’y a pas de poésie, il n’y a que le feu

Et la cendre que l’on ramasse à pleines mains.

Vouloir être un homme est une ambition trop lourde.

Je préfère la solitude du quartz et la dureté du marbre

Le destin tranquille des choses qui ne respirent pas.

Laissez-moi m’enfoncer dans la terre noire

Là où les mots ne sont plus que des cailloux.



IV. La nuit remue (La Forêt sacrilège)


La nuit n’est pas une absence de jour

C’est une présence de noir qui nous mange.

Elle a des dents de glace et un souffle de cave

Elle déplace les meubles et change le sens des portes.

Je sens l'ombre monter le long de mes jambes.

Je suis le prisonnier d'une chambre sans murs

Où le plafond descend comme un couvercle de tombe.

Rien ne bouge, pourtant tout se déplace

Dans ce grand corps de ténèbres qui m'étouffe.

Je cherche une allumette au fond de mon agonie.




V. Dernier billet (La Fin et la Manière)


Tout est dit. Le cercle est refermé.

Le voyageur a posé son sac de pierres.

La lumière s'est éteinte sur le dernier mot

Et le silence a pris la place de la voix.

Il n'y a plus de « moi », il n'y a plus de « toi ».

Il n'y a que le grand vide blanc de la page

Que la mort vient signer de son encre d'ombre.

Ne pleurez pas sur la statue brisée

Elle a enfin trouvé la paix du métal froid.

Le spectacle est fini. Rideau de fer.


© Éditions Gallimard. 


Présentation : Le Surréalisme de la Nuit


Jean-Pierre Duprey n'est pas un surréalisme de la fête ou du hasard ludique, c'est un surréalisme de la rigueur mortelle.

  • Le Matérialisme Mystique : Pour lui, le mot doit avoir le poids du plomb. Il refuse le lyrisme facile pour une poésie de la densité physique.
  • Le Thème du Double : Son œuvre entière est hantée par l'idée qu'un « autre » habite son corps, un double de pierre ou de vide qui finit par prendre toute la place.
  • L'Artiste Total : Sa sculpture (qu'il pratiquait avec une violence physique rare) et sa poésie sont les deux faces d'une même volonté d'atteindre le point zéro de l'existence.


Bibliographie : Jean-Pierre Duprey


1. Œuvres poétiques (Éditions de référence)

  • Derrière son double (1950) : Préfacé par André Breton, le choc de sa révélation.
  • La Forêt sacrilège (1970, posthume).
  • La Fin et la Manière (1965, posthume) : Son testament poétique.
  • Jean-Pierre Duprey, Œuvres complètes, coll. « Poésie/Gallimard ». (L'édition indispensable regroupant poèmes et proses).


les liens vers les ressources numériques et les catalogues éditoriaux où vous pourrez retrouver l'intégralité des poèmes de Jean-Pierre Duprey.

Sources Numériques (Lecture en ligne et archives)

Catalogues Éditoriaux (Références bibliographiques)


Récapitulatif des sources par recueil cité :

  1. Derrière son double : Retrouvable dans les Œuvres complètes (Gallimard) et partiellement sur le site André Breton (puisque Breton en a fait la préface).
  1. La Fin et la manière : Ce texte final est largement documenté sur les sites dédiés à la poésie du XXe siècle.
Note importante : mention de copyright : © Éditions Gallimard



2. Études et témoignages



  • Alain Jouffroy, Jean-Pierre Duprey (Collection Poètes d'aujourd'hui, Seghers). Un portrait intime par celui qui l'a bien connu.
  • Christophe Dauphin, Jean-Pierre Duprey, l'alchimiste du noir (Éditions de l'Impro).