Le dépôt
104 - ZOOM AUSLÄNDER
POÈMES
« Pays maternel » (extrait long, 1978)
(Poèmes autobiographiques, extraits du recueil « Pays maternel », écrits à 77 ans :)
I Je compte les étoiles de mes mots comme on compte les étoiles du ciel chacune est un monde chacune est un silence chacune est une blessure
Je marche dans la forêt de mon enfance les arbres sont des lettres les feuilles des syllabes le vent murmure des phrases oubliées
Je cherche la maison de ma mère elle n’est plus là seulement le parfum des roses et le bruit de la rivière
II Je suis une étrangère partout même dans ma propre langue je porte mes mots comme des valises lourdes de souvenirs
La Bucovine est un rêve que je ne peux plus rêver les montagnes sont des ombres les rivières des larmes
Je parle à Dieu en allemand en yiddish je chante en anglais je me tais et en roumain je pleure
III Je suis une vieille femme qui écrit des poèmes courts comme des haïkus pour dire l’indicible
Je n’ai plus de patrie seulement des mots qui voyagent avec moi de pays en pays
Je suis une survivante je vis pour écrire j’écris pour survivre et mes mots sont des ponts
« L’Arc-en-ciel » (extrait du recueil Der Regenbogen, 1939)
Je vois un arc-en-ciel au-dessus de la ville il relie le passé et l’avenir il est fait de larmes et de lumière
Je marche sous ses couleurs je touche ses fils invisibles je sens la pluie et le soleil sur mon visage
L’arc-en-ciel est un pont entre le ciel et la terre entre les vivants et les morts entre l’espoir et le désespoir
Je suis une enfant qui court vers l’horizon je veux attraper ses couleurs et les garder dans mon cœur
« Pour qu’aucune lumière ne nous aime » (extrait de Blinder Sommer, 1965)
Pour qu’aucune lumière ne nous aime nous marchons dans l’ombre nous parlons à voix basse nous écoutons le silence
Les mots sont des pierres que nous portons dans nos poches ils sont lourds de sens ils sont lourds de mémoire
Nous sommes des survivants nous avons vu la nuit nous avons vu la mort nous avons vu l’oubli
Mais nous écrivons pour que la lumière revienne pour que les mots deviennent légers pour que l’amour soit possible
4. « Alice » (extrait de Blinder Sommer, 1965)
Quand l’herbe s’éveille des doigts verts frappent à ma tempe et on s’en va par la galerie entre les pins dans le domaine des cerfs et des lièvres
Je bois le lait des champignons et me fais toute petite minuscule scarabée je grimpe le long d’une tige
Audibles ruissellent des conversations d’abeilles audibles ruissellent des conversations d’oiseaux
Mes langues maternelles sont des rivières qui coulent en moi et me portent vers la mer
« Cercles » (extrait du recueil Cercles, années 1970)
Je dessine des cercles autour de mes souvenirs chaque cercle est une année chaque cercle est une blessure
Je tourne en rond comme un oiseau en cage je cherche une sortie je cherche une voix
Les mots sont des cercles qui s’élargissent qui se referment qui m’enferment
Je veux briser les cercles je veux voler je veux chanter je veux vivre
PRÉSENTATION
Vie et œuvre
Rose Ausländer (1901–1988) est une poétesse juive allemande, née à Czernowitz (actuelle Ukraine), dans une région alors autrichienne. Sa vie est marquée par l’exil, la guerre, et la quête d’une langue pour dire l’indicible. Elle écrit plus de 3 000 poèmes, en allemand et en anglais, souvent courts mais d’une densité rare, inspirés par la poésie chinoise et japonaise.
Thèmes clés
- L’exil et l’étranger : Rose Ausländer se sent toujours en exil, même dans sa propre langue. Ses poèmes explorent la perte, la nostalgie, et la quête d’une patrie intérieure.
- La Shoah et la survie : Elle échappe à la déportation mais vit confinée dans le ghetto de Czernowitz. Ses textes portent la trace de cette expérience, sans jamais sombrer dans le désespoir pur.
- La nature et le cosmique : Ses poèmes mêlent paysages, animaux, et éléments naturels, comme des métaphores de la condition humaine.
- La langue comme refuge : Pour elle, écrire est un acte de survie. Elle dit : « Écrire, c’était vivre. C’était survivre. »
Style et influence
Rose Ausländer écrit des poèmes courts, énigmatiques, où chaque mot est pesé, tourné, retourné. Son œuvre, moins connue en France qu’en Allemagne, est aujourd’hui reconnue comme l’une des plus importantes de la poésie de langue allemande du XXe siècle. Elle influence des générations de poètes par sa capacité à dire l’essentiel avec une simplicité apparente et une profondeur abyssale.
BIBLIOGRAPHIE
- Ausländer, Rose – Pays maternel, Éditions Héros-Limite, 2011.
- Ausländer, Rose – Blinder Sommer, Fischer Verlag, 1965.
- Ausländer, Rose – Der Regenbogen, 1939.
- Ausländer, Rose – Cercles, Éditions Æncrages & Co, 1998.
- Ausländer, Rose – Œuvres complètes, Helmut Braun (éd.), Düsseldorf.
- Lemercier, Michel – Rose Ausländer, une poétesse juive allemande, Revue If, n° 27, 2005.
- Mathieu, François – Poètes de Czernowitz, Revue Fario, n° 7, 8 et 9.