Le dépôt
164 - ZOOM POUND
I. Pour l'élection de son tombeau (Extraits de Hugh Selwyn Mauberley)
Pendant trois ans, en désaccord avec son temps,
Il s'efforça de ressusciter l'art mort
De la poésie ; de maintenir la « sublime »
Dans le sens ancien. Il avait tort dès le début —
Non, non, si l'on considère l'époque.
Né dans un pays à demi sauvage, hors de son temps ; Résolu d'arracher des fleurs au soleil,
Plutôt que d'attendre l'investiture de la gazette.
L'« âge » exigea une image
De sa propre grimace accélérée,
Quelque chose de moderne,
Pas, en tout cas, un grenier pour les muses.
Non pas, certainement, le rythme de l'Attique,
Ni les « élégances » de la prose de Circé !
Mais une reproduction bon marché, une œuvre de série,
Une déesse faite au moule pour le plâtre de Paris.
Source : Ezra Pound, Hugh Selwyn Mauberley, Éditions du Seuil
II. Canto XLV : Contre l'Usure
Avec l'usure, aucun homme n'a une maison de bonne pierre chaque bloc bien taillé et bien joint pour que le dessin couvre la face, avec l'usure aucun homme n'a une église peinte de fresques avec l'usure le péché contre nature ton pain est fait de chiffons rassis ton pain est sec comme du papier, sans blé de montagne, sans farine forte avec l'usure la ligne s'épaissit avec l'usure aucune démarcation n'est claire et aucun homme ne trouve de place pour sa demeure. L'artisan est détourné de son ciseau le tisserand est détourné de son métier AVEC L'USURE la laine n'arrive pas au marché le mouton n'apporte aucun profit avec l'usure. L'usure est une rouille, l'usure est le chancre du soc, Elle ronge la vierge dans le sein de sa mère Elle arrête la main du peintre, elle aveugle l'écrivain.
Source : Ezra Pound, Les Cantos, Éditions Flammarion
III. Canto LXXXI : Ce que tu aimes vraiment (Extraits des Cantos Pisans)
Ce que tu aimes vraiment demeure, le reste n'est que scories
Ce que tu aimes vraiment ne te sera pas arraché
Ce que tu aimes vraiment est ton héritage véritable
À qui appartient le monde, à moi, à eux ou à personne ?
D'abord vint le visible, puis l'audible
Dans l'ordre des choses...
Abats ton orgueil, je te dis, abats-le.
Apprends du monde vert ce que peut être ta place
Dans l'invention juste ou l'art véritable,
Abats ton orgueil, Paquin, abats-le !
L'erreur est dans tout ce qui n'est pas fait avec charité,
Abats ton orgueil,
Être un homme entre les hommes, n'est-ce pas assez ?
Abats ton orgueil, abats-le.
La fourmi est un centaure dans son monde de dragon.
Abats ton orgueil, car tu n'as rien inventé.
Source : Ezra Pound, Les Cantos pisans, coll. « Poésie/Gallimard »
IV. Commission (Texte intégral)
Allez, mes chansons, vers les isolés et les insatisfaits,
Allez vers les nerveux, allez vers les esclaves de la convention,
Portez-leur mon mépris pour leurs oppresseurs.
Allez comme une vague géante d'eau fraîche,
Portez mon défi à l'insolence des tyrans.
Allez vers les femmes des banlieues ;
Allez vers celles dont les regrets sont vains,
Allez vers celles dont l'ennui est une maladie.
Allez vers les jeunes gens sans espoir,
Allez vers ceux qui ont échoué dans leurs désirs.
Parlez contre l'esclavage de l'argent,
Parlez contre la tyrannie des idées mortes.
Soyez comme une plaie ouverte dans leur confort,
Soyez comme un vent qui déchire les rideaux de la chambre close.
Allez et rongez leurs piliers de bois,
Détruisez la sécurité de ceux qui dorment dans l'ombre.
Source : Ezra Pound, Lustra, Éditions Gallimard
V. Le Retour (Poème entier)
Vois, ils reviennent ; ah, vois-les,
D’un pas hésitant, comme s'ils craignaient le sol,
Eux qui furent si rapides, les fils du ciel !
Et l’on voit la pâleur de leurs mains,
La peur aux yeux de ces anciens chasseurs.
Ce sont ceux qui furent les "Maîtres de la meute",
Rapides au cri, infatigables dans la course.
Vois, ils reviennent, un à un, dans le brouillard,
N’étant plus que les ombres d'eux-mêmes,
Épuisés par la longue route du temps.
Et derrière eux, les chiens invisibles,
Les chiens de la mémoire qui ne lâchent pas prise.
Ils reviennent vers le lieu du silence,
Cherchant une paix qu'ils n'ont jamais connue
Quand le monde était jeune et la lumière absolue.
Source : Ezra Pound, Ripostes, Éditions de la Différence
Présentation
Ezra Pound est le poète de l'économie radicale et de l'érudition totale.
- Le style : Il détestait les adjectifs inutiles. Pour lui, un poème doit être aussi précis qu'un scalpel. Sa méthode "idéogrammatique" consiste à juxtaposer des faits concrets pour faire jaillir une idée, sans explication intermédiaire.
- L'œuvre : Ses Cantos sont une cathédrale inachevée. Il y brasse l'histoire de la Chine, la Renaissance italienne, les pères fondateurs américains et ses propres théories économiques (sa haine de l'usure).
- L'influence : Sans Pound, la poésie d'Eliot ou de Joyce n'aurait pas eu la même forme. Il a été le "Miglier Fabbro" (le meilleur artisan) qui a taillé les joyaux de la modernité.
Bibliographie Ezra Pound
- Les Cantos, Éditions Flammarion.
- Les Cantos pisans, coll. « Poésie/Gallimard ».
- ABC de la lecture, Éditions Gallimard.
- Ezra Pound, par Dominique de Roux, collection Poètes d'aujourd'hui, Seghers.