Le dépôt
157 - ZOOM VENAILLE
Franck Venaille (1936-2018). Poète de la marche, de la douleur physique et de la mémoire, il a construit une œuvre d'une puissance organique rare. Marqué à vie par son expérience de soldat pendant la guerre d'Algérie, il a fait de sa poésie un territoire de lutte contre l'oubli, explorant avec une honnêteté brutale les replis du corps, l'angoisse et la recherche de la beauté dans le chaos.
I. La Guerre
C’était un temps de poussière et de fer Où nous marchions sans savoir où nous allions. Le ciel d’Algérie brûlait nos paupières Et nous portions la mort comme une mission.
Je n'ai rien oublié du sang sur les cailloux Ni du silence des hommes que l'on humilie. La guerre est un venin qui coule en nous Et qui transforme en pierre notre propre vie.
Source : Franck Venaille, Algeria, Éditions de Minuit
II. L'Homme en marche
Je marche pour ne pas mourir de peur Je marche pour sentir mon cœur qui s'obstine. La ville est un tunnel, un cri, une sueur, Et le vent du Nord me siffle dans l'échine.
Chaque pas est une victoire sur le néant Une façon de dire : je suis encore là. Malgré la douleur, malgré le temps géant Qui nous dévore et nous rejette là-bas.
Source : Franck Venaille, L'Homme en marche, Poésie/Gallimard
III. Le Corps
Mon corps est une géographie de blessures Une terre labourée par l'angoisse et le mal. J'écoute battre ma propre usure Dans le silence blanc d'un lit d'hôpital.
Mais dans ce corps de boue et de fatigue Il reste une étincelle que rien ne peut éteindre. Le poème est la seule digue Contre le fleuve noir que l'on n'ose pas peindre.
Source : Franck Venaille, La Descente de l'Escaut, Éditions Obsidiane
IV. L'Escaut
Le fleuve descend vers la mer grise Portant les débris de nos rêves perdus. Je regarde l'eau que le froid brise Et je me souviens de tout ce que j'ai vécu.
La Belgique est un pays de brume et de sel Où le ciel pèse lourd sur les épaules des gens. C'est ici que je cherche mon arc-en-ciel Dans la boue des rives et le vent changeant.
Source : Franck Venaille, La Descente de l'Escaut, Prix Goncourt de la Poésie
V. Chaos
Tout s'effondre et pourtant tout recommence Le chaos est la matrice de notre chant. Ne cherchez pas d'ordre ou de délivrance Dans les mots que je jette au visage du vent.
Vivre est une fureur, une soif insensée Un désir de brûler avant d'être cendre. Je laisse ma vie, ma chair et ma pensée À celui qui saura enfin nous entendre.
Source : Franck Venaille, Chaos, Éditions Mercure de France
Présentation
Franck Venaille occupe une place centrale dans la poésie contemporaine par son refus du "joli".
- L'écriture du trauma : Son œuvre est hantée par la guerre d'Algérie (Algeria), qu'il traite non pas comme un sujet historique, mais comme une plaie ouverte.
- Une poésie physique : Venaille écrit avec ses nerfs. Sa poésie parle du souffle, de la marche, de la maladie et du désir. C'est une œuvre qui transpire et qui saigne.
- La géographie intérieure : Ses voyages, notamment en Belgique et le long de l'Escaut, deviennent des métaphores de son propre déclin physique et de sa quête de transcendance.
Bibliographie
1. Œuvres majeures
- Papiers d'identité (1966) : Son entrée fracassante en poésie.
- La Descente de l'Escaut (1995) : Chef-d'œuvre récompensé par le prix Mallarmé.
- Algeria (2004) : La confrontation finale avec ses fantômes de guerre.
- L'Homme en marche, coll. « Poésie/Gallimard ». (L'anthologie indispensable).
2. Radio et Entretiens
- Franck Venaille a été une voix majeure de France Culture (producteur des "Nuits de France Culture").
- C'est nous les petits orphelins (Récit autobiographique), Imprimerie Nationale.
3. Études de référence
- Revue Europe, numéro spécial Franck Venaille (2019).
- Jean-Pierre Lemaire, Franck Venaille, collection « Présence de la poésie », Van de Velde.