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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

204 - ZOOM HERNÁNDEZ

Miguel Hernández, le « poète du peuple » et de la force élémentaire, qui marque la transition tragique entre la splendeur de la Génération de 27 et la douleur de la guerre civile.


Textes



1. Élégie à Ramón Sijé (Extrait de Le Rayon qui ne cesse)


« Je veux creuser la terre avec mes dents, je veux dépecer la terre à coups de morceaux de terre secs et brûlants. Je veux miner la terre jusqu’à ce que je te trouve et baiser ta noble tête et te démuseler et te faire revenir.

Tu reviendras à mon verger et à mon figuier : par les hauts piliers des fleurs ton âme se fera l'abeille des cires travaillées. Tu reviendras à l'alibi des bergers, aux ondes des eaux, aux rumeurs des collines où les vents s'ébattent.

Un coup de poing de foudre, une morsure invisible et une poussée glacée t’ont jeté à terre. Il n’y a pas d'extension plus grande que ma blessure, je pleure mon malheur et tout ce qui s'y rattache et je sens ta mort plus que ma propre vie. »

https://www.poetes.com/hernandez/elegie.php




2. Berceuse de l'oignon (Extraits de Cancionero y romancero de ausencias)


« L'oignon est givre fermé et pauvre. Givre de tes jours et de mes nuits. Faim et oignon, glace noire et givre grand et rond.

Dans le berceau de la faim mon enfant était. Avec du sang d'oignon il s'allaitait. Mais ton sang est givré de sucre, oignon et faim.

[...]

Ne te laisse pas abattre, ne sache pas ce qui arrive ni ce qui se passe. Tiens-toi bien à mon sein : fruit de l'oignon, toi, tu me fais joyeux. Rira toujours ton rire qui aux yeux est un glaive, et qui dans ma prison sera ma seule lumière. »

https://fr.wikisource.org/wiki/Berceuse_de_l’oignon




3. Enfant de la nuit (Extrait de L'Homme aux aguets)


« Le rire m'a quitté, et la bouche me fait mal. Rire est un luxe que je ne puis plus me permettre. Je suis un enfant de la nuit, né dans l'obscurité, élevé parmi les murs d'une prison de pierre. Le soleil est pour moi un souvenir lointain, une pièce d'or que l'on a jetée dans un puits. Pourtant, je sens encore la chaleur de la terre, la sève qui monte dans les arbres que je ne vois plus. La liberté n'est pas un mot, c'est une respiration, c'est le droit de marcher sous les étoiles sans chaînes. Même ici, dans ce trou où l'air est rare, je chante pour ceux qui, comme moi, attendent l'aube. »

https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/L-Homme-aux-aguets





4. Les mains (Extrait de Le Vent du peuple)


« Deux espèces de mains s'affrontent dans le monde : celles qui naissent de la terre et celles qui naissent de l'or. Les mains de l'ouvrier, calleuses et sombres, sont celles qui dessinent la forme de demain. Elles ont la rudesse de l'écorce et la douceur du pain, elles savent le poids de l'outil et le secret de la graine. Mais il y a d'autres mains, blanches et oisives, qui ne savent que compter ce que les autres produisent. Ces mains-là sont des griffes de métal froid, elles étranglent la vie pour nourrir leur coffre-fort. Vienne le temps où les mains qui travaillent s'uniront pour briser les mains qui oppriment ! »

https://www.seuil.com/ouvrage/le-vent-du-peuple-miguel-hernandez/9782020021661




5. L'Appel (Poème de guerre)


« Je sors de ma tristesse pour vous appeler, frères. La terre nous demande de la défendre avec notre sang. Ce n'est pas le moment de se lamenter dans les coins, mais de se lever comme des arbres face à l'ouragan. Écoutez la rumeur qui monte des champs et des usines, c'est le peuple qui s'éveille et qui demande justice. Chaque goutte de sang versée est une semence qui portera ses fruits dans la liberté future. Moi, Miguel, le fils du berger d'Orihuela, je vous donne ma voix et mes bras pour la lutte. »



Présentation


Miguel Hernández (1910-1942) est souvent qualifié de « génie naturel ». Fils d'un chevrier d'Alicante, il a appris la poésie en gardant ses bêtes, lisant les classiques du Siècle d'Or sous le soleil. Son ascension littéraire fut fulgurante : d'abord disciple de la poésie pure et des formes savantes (comme le sonnet dans Le Rayon qui ne cesse), il devint, avec la guerre civile, le poète-combattant par excellence.

Engagé dans les Brigades républicaines, il écrivait ses vers dans les tranchées pour galvaniser les soldats. Capturé à la fin de la guerre, il mourut de la tuberculose à 31 ans dans les prisons franquistes. Sa poésie est charnelle, tellurique, habitée par les thèmes du "taureau" (la force tragique), de la "faim" et de l'"absence". La Berceuse de l'oignon, écrite en prison pour son fils alors que sa femme ne pouvait le nourrir qu'avec du pain et des oignons, reste l'un des témoignages les plus poignants de la dignité humaine face à l'oppression.


Bibliographie

  • Hernández, Miguel, L'Homme aux aguets (anthologie), trad. par Nicole Laurent-Catrice, Gallimard, coll. « Poésie », 1991.
  • Hernández, Miguel, Le Vent du peuple, trad. par Philippe Dessommes, Seuil, 1976.
  • Hernández, Miguel, Le Rayon qui ne cesse, trad. par Jean-Louis Guereña, L'Harmattan, 2012.
  • Neruda, Pablo, J'ai vécu, Gallimard, 1974. (Contient de magnifiques pages sur son ami Miguel Hernández).
  • Guereña, Jean-Louis, Miguel Hernández : Poésie et révolution, Éditions du Rouergue, 1980.