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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

154 - ZOOM MARIE NOËL

Marie Noël (1883-1967), de son vrai nom Marie Rouget. Surnommée « la fauvette d'Auxerre », elle est l'une des plus grandes voix de la poésie mystique française. Son œuvre est un combat permanent entre une foi profonde et un tourment intérieur violent, une « lutte avec l'ange » menée dans la solitude d'une vie de province.

Loin de l'image d'Épinal d'une poétesse pieuse et lisse, Marie Noël déploie une langue d'une puissance tragique, capable d'interpeller Dieu avec une audace et une douleur absolues.



I. Le Petit Jour


Seigneur, je Vous donne tout. Je Vous donne mes yeux pour regarder Votre lumière, Je Vous donne mes mains pour faire Votre ouvrage, Je Vous donne mes pieds pour marcher sur Votre terre, Et mon cœur, Seigneur, pour aimer Votre visage.

Mais gardez-moi un petit coin de mon âme, Un petit coin tout noir où Vous ne lirez pas, Où je pourrai cacher ma petite flamme, Et pleurer tout doucement quand Vous ne serez pas là.


Source : Marie Noël, Les Chansons et les Heures, Éditions Stock



II. Chant d'arrière-saison


Le temps s’en va, le temps s’en va, madame ! Las ! le temps non, mais nous nous en allons... L'automne a mis son or au creux de notre flamme Et le vent du soir siffle au bord des vallons.

Qu'avons-nous fait des jours de notre jeunesse ? Qu'avons-nous fait des fleurs de nos anciens jardins ? Il ne reste de nous qu'une longue tristesse Et le bruit de nos pas sur les tristes chemins.


Source : Marie Noël, Les Chansons et les Heures, Poésie/Gallimard



III. La Prière de la fin


Seigneur, voici que je Vous rends mon âme, Elle est un peu usée et un peu déchirée. J'ai traversé le monde et sa grande flamme, Et j'ai souvent perdu Votre sainte lueur.

Ne me demandez pas le compte de mes heures, Ne me demandez pas le fruit de mes travaux. Je n'ai que ma détresse et mes pauvres demeures, Et le désir d'aller où les jours sont nouveaux.


Source : Marie Noël, Notes intimes, Éditions Stock



IV. Berceuse de l'enfant qui ne doit pas naître

Dors, mon petit, dors, mon petit, La terre est trop dure pour ton petit corps. Le monde est trop grand, le monde est trop petit, Il n'y a pas de place entre la vie et la mort.

Je ne t'ai pas donné le jour, je t'ai donné l'ombre, Je ne t'ai pas donné le lait, je t'ai donné le sang. Repose en paix dans ton sommeil sombre, Loin des cris de la terre et du vent tourmentant.


Source : Marie Noël, Chants d'arrière-saison, Éditions Stock



V. Cri


Mon Dieu, si Vous n'existez pas, à qui donc ce grand cri ? À qui cette douleur qui déchire mon flanc ? À qui ce vide immense où mon cœur s'est tari, Et ce besoin d'aimer qui me laisse sanglant ?

Si Vous n'êtes qu'un rêve, un mensonge, une attente, Pourquoi donc ce désir qui me brûle les mains ? Pourquoi cette espérance, si folle et si vivante, Qui me fait avancer sur les sombres chemins ?


Source : Sélection Marie Noël, Le Printemps des Poètes


Présentation


Marie Noël incarne une spiritualité du tourment.

  • Une foi incandescente : Sa poésie n'est pas une dévotion tranquille. C'est un corps à corps avec le divin, où le doute et la révolte ont toute leur place. Elle a osé exprimer "l'enfer" intérieur au sein même de la foi chrétienne.
  • L'enracinement bourguignon : Elle a passé presque toute sa vie à Auxerre. Sa poésie emprunte souvent aux formes populaires (chansons, rondes, complaintes), ce qui lui donne une simplicité et une universalité frappantes.
  • Notes intimes : Son journal spirituel, publié sous le titre Notes intimes, est considéré comme l'un des plus grands textes de la littérature mystique du XXe siècle, admiré par Montherlant comme par Aragon.



Bibliographie


1. Œuvres poétiques majeures

  • Les Chansons et les Heures (1922), Stock. (Son premier grand succès).
  • Chants d'arrière-saison (1961), Stock. (L'œuvre de la maturité).
  • Notes intimes (1959), Stock. (Indispensable pour comprendre sa vie intérieure).

2. Anthologies

  • Marie Noël, d'un jour à l'autre, Éditions de la Baconnière.
  • Poèmes choisis, coll. « Poésie/Gallimard ».

3. Études de référence

  • Raymond Escholier, Marie Noël, Éditions Stock.
  • Léonard Rosadoni, Marie Noël, la foudroyée, Éditions de la Renaissance.