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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

202 - ZOOM MACHADO

Antonio Machado, la voix de la conscience et des paysages de Castille.


Textes




1. Portrait (Extrait de Champs de Castille)


« Mon enfance est un souvenir d'un patio de Séville, et d'un jardin clair où mûrit le citronnier ; ma jeunesse, vingt ans sur la terre de Castille ; mon histoire, quelques faits que je ne veux point rappeler.

Jamais je n'ai cherché à séduire les femmes, ni à laisser de moi un souvenir de Don Juan ; je ne fus pas un de ces dandys à la mode, mais je sus aimer celle qui me donna son cœur.

Dans mes veines coule un sang de jacobin, mais mon vers jaillit d'une source sereine ; et, au sens le plus noble du mot, je suis, dans le bon sens du terme, un homme bon. »

https://fr.wikisource.org/wiki/Portrait_(Machado



2. Champs de Soria (Extrait de Champs de Castille)


« Terre de Soria, terre aride et pure. Vers les monts de plomb et de violette, taches de forêts de chênes verts, là où le Duero tord sa courbe d’arbalète autour de Soria, entre les montagnes de pierre, j'ai vu les peupliers dorer l’eau du fleuve, entre Saint-Pole et Saint-Saturio.

Adieu, terre de Soria, terre de hautes plaines, de collines dénudées et de rocs gris, où la neige au printemps semble une fleur de lin, où le froid est une morsure qui ne pardonne pas. Soria, cité des guerriers et des poètes, gardienne des ruines de Numance, tes soirs sont des blessures de lumière sur la poussière. »

https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/Champs-de-Castille



3. À un vieil orme


« À l'orme vieux, fendu par la foudre et pourri en sa moitié, avec les pluies d'avril et le soleil de mai, quelques feuilles vertes lui sont poussées.

L'orme centenaire sur la colline que lèche le Duero ! Une mousse jaunâtre souille l'écorce blanchâtre de son tronc vermoulu et poussiéreux.

[...]

Avant qu'il ne t'abatte, orme du Duero, avec sa hache le bûcheron, et que le menuisier te change en une roue de charreton ou en un joug de charrue ; avant qu'au foyer, demain, tu ne brûles dans quelque misérable maison, au bord d'une route ; avant que ne t'écorche un tourbillon et que ne te rompe le souffle des blanches montagnes ; avant que la rivière jusqu'à la mer ne te pousse par les vallons et les ravins, orme, je veux noter dans mon carnet la grâce de ta branche de verdure. Mon cœur attend aussi, vers la lumière et vers la vie, un autre miracle du printemps. »

https://www.poetes.com/machado/orme.php




4. Proverbes et Cantiques (Extraits de Nouvelles Chansons)


« Voyageur, le chemin ce sont les traces de tes pas, et rien de plus ; voyageur, il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant.

En marchant on fait le chemin, et en regardant en arrière on voit le sentier que jamais on ne doit à nouveau fouler.

Voyageur, il n'y a pas de chemin, rien que des sillages sur la mer. »

https://www.poemes.co/le-chemin.html




5. Méditation du jour (Extrait sur la philosophie du temps)


« Seigneur, j'ai déjà tout perdu, hors l'habitude de penser à Toi. Mais la pensée n'est rien, Seigneur, si elle n'est pas un amour qui veille.

Le temps est un fleuve qui m'emporte, mais je suis le fleuve. C'est un tigre qui me déchire, mais je suis le tigre. C'est un feu qui me consume, mais je suis le feu.

Le monde, malheureusement, est réel ; moi, malheureusement, je suis Machado. »



Présentation


Antonio Machado (1875-1939) est le poète de la profondeur et de la sérénité mélancolique. Si Lorca est le feu andalou, Machado est la pierre castillane. Membre éminent de la Génération de 98, son œuvre est indissociable des paysages de Soria et de la Castille, qu'il a parcourus avec une austérité presque mystique.

Sa poésie est une méditation constante sur le temps qui passe, la mémoire et le rêve. Après la perte précoce de sa jeune épouse Leonor, son écriture se dépouille de tout ornement pour atteindre une vérité nue. Républicain convaincu, il meurt d'épuisement à Collioure, en France, quelques jours seulement après avoir traversé la frontière pour fuir l'avancée des troupes franquistes. Il incarne la figure du poète-marcheur pour qui l'acte d'écrire est une manière de « converser avec l'homme qui est toujours en nous ».


Bibliographie


  • Machado, Antonio, Champs de Castille (1912), trad. par Sylvie Léger et Bernard Sesé, Gallimard, coll. « Poésie », Paris, 1981.
  • Machado, Antonio, Solitudes, Galeries et autres poèmes (1907), trad. par Jean-Baptiste Para, Éditions de la Différence, 1989.
  • Sesé, Bernard, Antonio Machado, l'homme, le poète, le penseur, Éditions de la Baconnière, 1980. (L'étude biographique et critique la plus complète en français).
  • Gibson, Ian, Le dernier voyage d'Antonio Machado, Seuil, 2019. (Sur les derniers jours du poète en exil).
  • Para, Jean-Baptiste, Antonio Machado : Le poète et son ombre, Le Temps des Cerises, 2014.