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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

138 - ZOOM BENN

Gottfried Benn (1886-1956), l'une des figures les plus puissantes et les plus controversées de la littérature allemande du XXe siècle.

Poète et médecin (spécialiste en dermatologie et maladies vénériennes), Benn a introduit dans la poésie une langue de "scalpel". Son premier recueil, Morgue (1912), fit scandale en décrivant la réalité crue des corps disséqués. Après un égarement tragique et bref vers le national-socialisme en 1933 (dont il fut vite rejeté par le régime comme "artiste dégénéré"), il s'est retiré dans une "émigration intérieure", développant une poésie métaphysique d'une beauté glacée, centrée sur le nihilisme et la forme pure.



I. Petite Astère (Morgue, 1912)

C'est le poème qui a imposé Benn. Ici, la fleur (symbole poétique par excellence) est traitée avec un cynisme clinique absolu.



On apporta sur la table un livreur de bière mort qu’on avait repêché. Quelqu’un lui avait glissé entre les dents une astère d’un bleu clair et sombre. Comme je partais de la poitrine, sous la langue et le palais, avec un long couteau, je dus la heurter, car elle glissa dans le cerveau qui se trouvait à côté. Je la lui fourrai dans la cage thoracique entre la ouate de bois, quand on le recousit. Bois ton soûl dans ton vase ! Repose en paix, petite astère !




II. Beaux Garçons (Morgue, 1912)

Un regard de médecin-légiste sur la vanité de la jeunesse et de la beauté.


La bouche de la jeune fille qui avait longtemps croupi dans les roseaux paraissait toute rongée. Quand on ouvrit la poitrine, l’œsophage était plein de trous. Enfin, dans une tonnelle sous le diaphragme, on trouva un nid de jeunes rats. Une petite sœur était morte. Les autres vivaient du foie et des reins, buvaient le sang froid et avaient passé là une belle jeunesse. Et la mort fut belle, elle aussi, et rapide : on les jeta tous dans l'eau. Ah, comme les petits museaux couinaient !



III. Astres filants

Un texte de la maturité, plus lyrique, évoquant la solitude de l'individu dans un univers vide.


Astres filants, pas seulement le bleu de la nuit, pas seulement les heures de l'été, parfois le destin lui-même aussi s'enfuit, et l'on ne sait plus d'où vient la clarté.

Est-ce la fin ou bien un nouveau départ ? Les signes brûlent et puis s'éteignent. Nous restons là, debout et à l'écart, Tandis que les ombres nous atteignent.

Le monde est loin, le cœur est un désert, Rien ne répond à notre cri de nuit. La poésie est ce qui nous dessert Quand la lumière au loin s'enfuit.



IV. Un mot

Une méditation sur la puissance du langage, seule structure capable de tenir face au néant

.

Un mot, un seul, une phrase : des chiffres, des êtres, un seul pas et le monde bascule, une seule lueur et les cieux vont renaître, et tout le reste n'est que crépuscule.

Un mot — un seul — un éclair, un espace, un souffle et puis plus rien de ce qui fut. L'image s'éteint, la mémoire s'efface, Et l'on retombe au gouffre de l'invu.

Mais ce mot-là, qui luit dans le silence, est la seule armure contre l'infini. Il est le point où tout recommence, Quand le reste de l'homme est banni.



V. Vers statiques

L'art comme ultime refuge. Benn prône ici une poésie qui ne cherche plus à agir, mais à "être" de façon immobile.


Vers statiques — ne cherchez pas la vie, ne cherchez pas le mouvement ou l'élan. La forme seule est la chose accomplie, Un cristal pur dans le temps chancelant.

Tout ce qui bouge est voué à la chute, Tout ce qui vibre est proche du débris. La poésie est la fin de la lutte, Le lieu sacré où le chant s'est rassis.

Être, c'est rester là, dans la lumière, Pareil au dieu qui ne regarde plus, Saisir le monde en sa forme dernière, Loin des espoirs et des désirs perdus.

Lien source : Gottfried Benn, Gesammelte Werke - Klett-Cotta / L'Arche



Présentation : Le scalpel et la lyre


Gottfried Benn est le poète de l'Expressionnisme froid.

  • Le nihilisme esthétique : Pour Benn, le monde n'a pas de sens ("le nihilisme est un sentiment de bonheur"), mais la forme poétique est ce qui permet de tenir debout.
  • Le langage médical : Il a brisé le tabou du "beau" en introduisant des termes d'autopsie, de pathologie et de science dans le vers.
  • L'émigration intérieure : Son parcours politique (son adhésion passagère au nazisme avant d'être lui-même interdit de publication) a marqué son œuvre d'une profonde amertume et d'un repli total sur l'art pur.


Bibliographie : Gottfried Benn


1. Recueils originaux (Allemand)

  • Morgue und andere Gedichte (1912) : Le choc inaugural.
  • Statische Gedichte (1948) : Le grand recueil de la maturité et de la reconnaissance.
  • Fragmente (1951).

2. Traductions françaises de référence

  • Gottfried Benn, Morgue et autres poèmes, traduit par Pierre Garnier, Éditions L'Arche.
  • Gottfried Benn, Poèmes statiques, traduit par Pierre Garnier, Éditions L'Arche.
  • Gottfried Benn, Double vie (Autobiographie), traduit par Pierre Garnier, Éditions L'Arche. (Essentiel pour comprendre ses contradictions politiques et artistiques).

3. Études critiques

  • Jean-Michel Palmier, Gottfried Benn : Beauté, nihilisme et politique (Éditions Payot). Une analyse complète du cas Benn.
  • Pierre Garnier, Gottfried Benn (Collection Poètes d'aujourd'hui, Seghers). Le portrait classique par son traducteur principal.



Pour Gottfried Benn, l'Art Pur (ou Art Statique) n'est pas une quête de beauté décorative, mais une réponse radicale au vide de l'existence. C'est ce qu'il a théorisé dans ses essais de maturité, notamment dans son célèbre discours sur Les Problèmes du lyrisme.

Voici ce qui définit cette conception unique et exigeante :


L'Art comme "Dernière Instance"


Benn part d'un constat nihiliste : le monde n'a pas de sens, l'histoire est une succession de massacres et la religion est une illusion. Dans ce chaos, seule la Forme poétique est capable d'opposer une résistance. L'art ne sert pas à changer le monde ou à exprimer des sentiments ; il est sa propre finalité. C'est ce qu'il appelle l'Artisme : la conviction que la seule chose qui justifie l'existence de l'homme, c'est de créer une œuvre parfaitement construite.


2. Le Poème Statique


L'art pur de Benn refuse le mouvement, l'enthousiasme ou le progrès.

  • Contre le devenir : Le poème ne doit pas raconter une histoire ou évoluer vers une conclusion. Il doit être comme un cristal ou une statue : immobile, froid et définitif.
  • L'autonomie du mot : Le mot n'est plus un outil de communication, mais un matériau. Benn travaille le langage comme un dermatologue examine une peau ou un sculpteur taille la pierre.

3. La Transmutation de l'Horrible

Comme vous l'avez vu dans son recueil Morgue, l'art pur chez Benn consiste aussi à prendre les matériaux les plus vils (un cadavre, un cancer, la pourriture) et à les transformer, par la précision du style, en un objet esthétique.

Le scalpel du médecin devient le stylo du poète : la précision technique est la forme suprême de la morale artistique.

4. Le Monologue du Poète


L'art pur rejette le public. Benn considère que le poème lyrique est un "monologue sans auditeur". Le poète ne s'adresse pas à la foule (comme le faisait Marinetti ou les poètes engagés) ; il s'adresse à l'Absolu, ou plus exactement, il construit une structure qui se suffit à elle-même.


Analyse d'un vers "Statique" de Benn :

$$« Un\ mot\ -\ un\ éclair,\ un\ espace\ »$$

Dans ce vers, Benn n'explique rien. Il juxtapose des termes qui, par leur simple mise en contact, créent une étincelle de sens. C'est l'essence de son art : la condensation. Le poème devient un "laboratoire de mots" où l'on cherche la formule chimique de l'émotion pure, débarrassée de toute sentimentalité.


Bibliographie pour approfondir ce concept :

1. Essais théoriques de Benn :

  • Problèmes du lyrisme (1951) : Le texte fondamental où il définit la poésie comme un "phénomène de forme".
  • Le Monde du futur (Essais regroupés chez L'Arche) : Sur la place de l'artiste dans la civilisation technique.

2. Études sur l'esthétique de Benn :

  • Theodor W. Adorno, Notes sur la littérature : Adorno y analyse la tension entre le nihilisme de Benn et sa perfection formelle.
  • Jean-Pierre Faye, Langages totalitaires : Pour une analyse de la manière dont cette esthétique s'est construite face aux drames de l'histoire allemande.

L'art pur est donc, pour Benn, une armure de cristal portée au-dessus du gouffre. C'est une position héroïque mais désolée, où la beauté naît de la rigueur et de l'absence d'espoir.