Le dépôt
205 - ZOOM JIMÉNEZ
1. L'Art Poétique (Extrait de Éternités)
« Elle vint d'abord tout habillée d'une innocence d'enfant. Et je l'aimai ainsi.
Puis elle alla se vêtant de je ne sais quels ornements. Et je commençais à la détester, sans le savoir.
Elle devint reine, fastueuse de bijoux... Quelle amertume et quel non-sens !
[...]
Puis elle commença à se déshabiller. Et je lui souriais. Elle resta avec sa chemise de son ancienne innocence. Je crus de nouveau en elle.
Et elle ôta sa chemise, et elle apparut toute nue... Ô ma poésie, nue et pour toujours mienne ! »
https://www.poetes.com/jimenez/poesie.php
2. Platero et moi (Extrait de l'élégie andalouse)
« Platero est petit, poilu, doux ; si moelleux à l'extérieur qu'on dirait qu'il est tout en coton, qu'il n'a pas d'os. Seuls les miroirs de jais de ses yeux sont durs comme deux scarabées de cristal noir. Je le lâche, et il s'en va dans la prairie ; il caresse tièdement du museau les petites fleurs roses, bleues et dorées... Je l'appelle doucement : "Platero ?", et il vient à moi avec un petit trot joyeux qui semble un tintement de clochettes... Il mange tout ce que je lui donne. Il aime les mandarines, les raisins muscats, tous de ambre, les figues violettes avec leur cristalline goutte de miel... Il est tendre et caressant comme un enfant, comme une petite fille... mais fort et sec à l'intérieur comme la pierre. »
https://fr.wikisource.org/wiki/Platero_et_moi
3. Le Voyage définitif (Poème complet)
« Et je m'en irai. Mais les oiseaux resteront en chantant ; et mon jardin restera avec son arbre vert, et son puits d'eau blanche.
Tous les après-midi, le ciel sera bleu et calme ; et les cloches sonneront, comme cet après-midi elles sonnent.
Ceux qui m'aimèrent mourront ; et la ville se renouvellera chaque année ; mais mon esprit errera toujours, nostalgique, dans le même coin caché de mon jardin fleuri.
Et je m'en irai ; et je serai seul, sans foyer, sans arbre vert, sans puits d'eau blanche, sans ciel bleu et calme... Et les oiseaux resteront en chantant. »
https://www.poemes.co/le-voyage-definitif.html
4. Espace (Extrait du long poème en prose - Espacio)
« Je ne suis pas moi. Je suis celui qui marche à mon côté sans que je le voie ; que parfois je vais voir, et que parfois j'oublie. Celui qui se tait, serein, quand je parle ; celui qui pardonne, doux, quand je hais ; celui qui se promène là où je ne suis pas ; celui qui restera debout quand je mourrai. [...] Tout est présent. La mémoire est une vision d'aujourd'hui dans le passé, et l'espoir une vision d'aujourd'hui dans l'avenir. L'espace est en nous, et nous sommes dans l'espace. Le monde est une sphère de lumière dont le centre est partout et la circonférence nulle part. »
https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=1254
5. Intelligence, donne-moi le nom exact des choses !
« Intelligence, donne-moi le nom exact des choses ! ... Que mon mot soit la chose même, créée par mon âme à nouveau. Que par moi aillent tous ceux qui ne les connaissent pas, aux choses ; que par moi aillent tous ceux qui les oublient, aux choses ; que par moi aillent tous ceux-là mêmes qui les aiment, aux choses... Intelligence, donne-moi le nom exact, et ton nom, et leur nom, et mon nom, des choses ! »
Présentation
Juan Ramón Jiménez (1881-1958) est le maître incontesté de la poésie espagnole moderne, couronné par le Prix Nobel de littérature en 1956. Son influence sur la Génération de 27 fut immense, bien qu'il ait toujours cultivé une certaine solitude aristocratique. Son œuvre est une trajectoire unique : parti d'un impressionnisme mélancolique et coloré, il a progressivement dépouillé son vers de tout artifice pour atteindre la « poésie pure ».
Pour lui, la poésie est une forme de connaissance mystique et intellectuelle. Il cherche l'essence, le « nom exact » qui permettrait de recréer le monde par le verbe. Son livre de prose poétique, Platero et moi, est devenu un classique mondial, offrant une vision transfigurée de son village natal de Moguer. En exil après la guerre civile, notamment aux États-Unis et à Porto Rico, il a poursuivi sa quête d'un « Dieu désiré et désirant » à travers de grands poèmes métaphysiques comme Espace.
Bibliographie
- Jiménez, Juan Ramón, Platero et moi, trad. par Claude Couffon, Gallimard, coll. « Folio Junior », Paris.
- Jiménez, Juan Ramón, Anthologie poétique, trad. par Bernard Sesé, Gallimard, coll. « Poésie », 1990.
- Jiménez, Juan Ramón, Éternités, trad. par Jean-Baptiste Para, Éditions de la Différence, 1990.
- Sesé, Bernard, Juan Ramón Jiménez, Éditions de la Baconnière, 1982.
- Garciasol, Ramón de, Juan Ramón Jiménez : poète de l'essentiel, Madrid, 1958.