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163 - ZOOM TS ELIOT
T.S. Eliot (1888-1965), poète, dramaturge et critique d'origine américaine naturalisé britannique. Prix Nobel de littérature en 1948, il est considéré comme l'un des plus grands architectes de la poésie moderne. Son œuvre, qui va du désespoir de La Terre vaine à la méditation spirituelle des Quatre Quatuors, a redéfini le langage poétique du XXe siècle.
I. La Terre vaine (Extrait long - L'Enterrement des morts)
Avril est le plus cruel des mois, il fait germer
Des lilas hors de la terre morte, il mélange
Souvenir et désir, il excite
Les racines inertes par la pluie du printemps.
L’hiver nous tint au chaud, couvrant
La terre de neige oublieuse, entretenant
Une petite vie avec des tubercules secs. [...]
Quelle est cette cité irréelle,
Sous le brouillard brun d'une aube d'hiver,
Une foule coulait sur le Pont de Londres, tant de gens,
Je n'aurais jamais cru que la mort en eût défait tant.
Des soupirs, courts et rares, s'exhalaient,
Et chacun fixait ses regards devant ses pieds.
Ils montaient la colline et descendaient King William Street,
Vers l'endroit où Sainte-Mary Woolnoth marquait les heures
D'un son mort au dernier coup de neuf.
Là je vis quelqu'un que je connaissais, et l'arrêtai en criant :
« Stetson ! Toi qui étais avec moi sur les navires à Mylae !
Ce cadavre que tu as planté l'an dernier dans ton jardin,
A-t-il commencé à germer ? Fleurira-t-il cette année ? »
Source : T.S. Eliot, La Terre vaine, Éditions Seghers
II. Les Hommes creux (Texte intégral)
Nous sommes les hommes creux
Nous sommes les hommes empaillés
Penchés ensemble
La tête pleine de paille.
Hélas ! Nos voix sèches, quand nous
Chuchotons ensemble
Sont calmes et sans sens
Comme le vent dans l’herbe sèche
Ou le trottis des rats sur les débris de verre
Dans notre cave sèche.
Silhouette sans forme, ombre sans couleur,
Force paralysée, geste sans mouvement ; [...]
C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
Pas sur un boum, mais sur un gémissement.
Source : T.S. Eliot, Poèmes, coll. « Poésie/Gallimard »
III. La Chanson d’amour de J. Alfred Prufrock (Extrait long)
Allons-y donc, vous et moi,
Quand le soir est étendu contre le ciel
Comme un patient anesthésié sur une table ;
Allons par certaines rues à demi désertes,
Les retraites murmurantes
De nuits sans sommeil dans des hôtels de passage à bon marché
Et des restaurants aux sciures de bois et aux écailles d’huîtres :
Rues qui se suivent comme une discussion fastidieuse
Avec une intention perfide
Pour vous conduire vers une question accablante…
Oh, ne demandez pas : « Qu’est-ce que c’est ? »
Allons faire notre visite.
Dans la pièce les femmes vont et viennent
En parlant de Michel-Ange. [...]
J’ai mesuré ma vie avec des cuillers à café ;
Je connais les voix qui meurent avec une chute mourante
Sous la musique d’une pièce lointaine :
Alors, comment pourrais-je oser ?
Source : T.S. Eliot, Poésie, Éditions du Seuil
IV. Mercredi des Cendres (Extrait)
Parce que je n’espère pas revenir encore
Parce que je n’espère pas
Parce que je n’espère pas revenir
Désirant le don de cet homme et la portée de celui-là
Je n’essaie plus de m’efforcer vers de telles choses
(Pourquoi l’aigle vieux déploierait-il ses ailes ?)
Pourquoi devrais-je déplorer
Le pouvoir évanoui du règne habituel ?
Parce que je n’espère pas connaître encore
L’infirme gloire de l’heure positive
Parce que je ne pense pas
Parce que je sais que je ne connaîtrai pas
Le seul véritable pouvoir temporel
Parce que je ne peux pas boire
Là où les arbres fleurissent et où les sources coulent, car il n’y a plus rien.
Source : T.S. Eliot, Mercredi des Cendres, Éditions de la Baconnière
V. Quatre Quatuors (Extrait de Burnt Norton)
Le temps présent et le temps passé
Sont tous deux peut-être présents dans le temps futur,
Et le temps futur contenu dans le temps passé.
Si tout temps est éternellement présent
Tout temps est irrécupérable.
Ce qui aurait pu être est une abstraction
Restant une possibilité perpétuelle
Seulement dans un monde de spéculation.
Ce qui aurait pu être et ce qui a été
Tendent vers une seule fin, qui est toujours présente.
Écho de pas dans la mémoire
Le long du passage que nous n’avons pas pris
Vers la porte que nous n’avons jamais ouverte
Dans le jardin des roses.
Source : T.S. Eliot, Quatre Quatuors, coll. « Poésie/Gallimard »
Présentation : Le poète du fragment et de la foi
T.S. Eliot a opéré une révolution poétique en rompant avec le lyrisme romantique.
- La technique du fragment : Dans La Terre vaine, Eliot utilise le collage de citations (Dante, Shakespeare, Baudelaire) pour dépeindre une civilisation européenne en ruines après la Première Guerre mondiale. Le poème est une "cité irréelle" faite de voix brisées.
- L'objectif de l'impersonnalité : Selon lui, la poésie n'est pas un épanchement du cœur, mais une évasion de la personnalité. Il cherche "l'équivalent objectif" : une situation ou une image capable de déclencher une émotion précise sans l'expliquer.
- Le passage au sacré : Sa conversion à l'anglicanisme en 1927 marque un tournant. Ses derniers chefs-d'œuvre, comme les Quatre Quatuors, explorent le temps, l'histoire et la rédemption dans une langue d'une grande pureté philosophique.
Bibliographie
- Poèmes, coll. « Poésie/Gallimard ». (L'édition bilingue incontournable de Pierre Leyris).
- Quatre Quatuors, coll. « Poésie/Gallimard ».
- La Terre vaine, Éditions Seghers.
- Essais de critique dramatique, Éditions du Seuil.
- Lyndall Gordon, T.S. Eliot: An Imperfect Life, Norton & Company.