Le dépôt
290 - ZOOM RUTEBEUF
POÈMES
La Complainte de Rutebeuf
Que sont mes amis devenus Que j’avais de si près tenus Et tant aimés ? Ils ont été trop clairsemés, Je crois le vent les a ôtés. L’amour est morte. Ce sont amis que vent emporte, Et il ventait devant ma porte, Les emporta.
Avec le temps qu’arbre défeuille Quand il ne reste en branche feuille Ni fruit ni fleur, Et que la branche et l’arbre sèche Et n’a plus la force de pêcher, Ne de pêcher ne de chasser, Je ne suis seule que pour ce que je cherche.
Je suis comme l’osier sauvage Ou comme l’oiseau sur la branche : En été je chante, En hiver je pleure et me lamente, Et perds mes feuilles comme l’arbre au premier gel.
Je ne sais où sont mes amis, Je ne sais où sont mes amis, Je ne sais où sont mes amis devenus. Que j’avais de si près tenus Et tant aimés.
Source : Poésie.net – La Complainte de Rutebeuf poesie.net
La Pauvreté Rutebeuf
Seigneur, je ne sais que devenir, Car je n’ai ni argent ni avoir, Ni terre ni maison ni gîte. Je suis comme un pauvre ermite Qui n’a ni pain ni vin ni lit, Ni feu ni chaud ni couvert.
Je ne sais où aller ni où venir, Car je n’ai ni cheval ni mulet, Ni robe ni manteau ni souliers. Je suis comme un pauvre prisonnier Qui n’a ni clef ni serrure, Ni porte ni fenêtre ni mur.
Je ne sais que faire ni que dire, Car je n’ai ni ami ni parent, Ni seigneur ni maître ni valet. Je suis comme un pauvre forfait Qui n’a ni justice ni raison, Ni loi ni droit ni pardon.
Je ne sais où me mettre ni où me tenir, Car je n’ai ni or ni argent ni denier, Ni vache ni brebis ni poulet. Je suis comme un pauvre foulet Qui n’a ni sens ni mémoire, Ni cœur ni âme ni histoire.
Source : Wikisource – Œuvres de Rutebeuf fr.wikisource.org
Le Dit de l’Herberie
Je suis un homme de grand savoir, Je sais guérir tous les maux, Je sais faire des onguents et des baumes, Je sais guérir les fièvres et les rhumes. Je sais guérir les maux de tête, Je sais guérir les maux de ventre, Je sais guérir les maux de dents, Je sais guérir les maux de pieds.
Je suis un homme de grand renom, Je sais guérir les maux d’amour, Je sais guérir les maux de cœur, Je sais guérir les maux d’humeur. Je sais guérir les maux de langue, Je sais guérir les maux de bouche, Je sais guérir les maux de gorge, Je sais guérir les maux de peau.
Je suis un homme de grand talent, Je sais guérir les maux de vent, Je sais guérir les maux de froid, Je sais guérir les maux de chaud. Je sais guérir les maux de faim, Je sais guérir les maux de soif, Je sais guérir les maux de sommeil, Je sais guérir les maux de veille.
Je suis un homme de grand art, Je sais guérir les maux de part, Je sais guérir les maux de tout, Je sais guérir les maux de rien. Je sais guérir les maux de vie, Je sais guérir les maux de mort, Je sais guérir les maux d’amour, Je sais guérir les maux d’oubli.
Source : Wikisource – Œuvres de Rutebeuf fr.wikisource.org
Le Miracle de Théophile
Théophile, clerc et notaire, Servait l’évêque de son diocèse. Il était sage et lettré, Mais un jour, par désespoir, Il vendit son âme au diable, Pour obtenir richesse et pouvoir.
Le diable lui donna or et argent, Mais Théophile, repentant, Se tourna vers la Vierge Marie, Et lui demanda pardon et merci. La Vierge, pleine de grâce, Lui rendit son âme en paix.
Le diable, furieux et trompé, Vint réclamer son dû, Mais la Vierge, par sa bonté, Le chassa et le confondit. Théophile, sauvé et racheté, Vécut en paix jusqu’à sa fin.
Source : Encyclopédie Universalis – Rutebeuf universalis.fr
Renart le Bestourné
Renart, le rusé, le fourbe, S’est déguisé en moine et en clerc, Pour tromper les gens et les duper, Et leur voler leur bien et leur argent.
Il porte une robe et un capuchon, Il chante des psaumes et des leçons, Mais sous son habit de sainteté, Se cache un cœur plein de méchanceté.
Il prêche la charité et l’amour, Mais il vole et ment à toute heure. Il promet le paradis et la gloire, Mais il ne pense qu’à son trésor.
Les gens, naïfs et crédule, Lui donnent tout ce qu’il veut, Sans savoir qu’ils sont trompés, Par ce loup déguisé en agneau.
Source : Encyclopédie Universalis – Rutebeuf universalis.fr
PRÉSENTATION
Rutebeuf, poète français du XIIIe siècle, est l’une des figures les plus marquantes de la littérature médiévale. Son nom, qui signifie « bœuf vigoureux » ou « rude bœuf », reflète à la fois son caractère et son style : une poésie directe, souvent satirique, parfois brutale, mais toujours profondément humaine. Originaire probablement de Champagne, il a vécu à Paris et a été témoin des grands bouleversements de son époque, notamment les conflits entre l’Université de Paris et les ordres mendiants, les croisades, et les tensions politiques sous le règne de Louis IX.
Rutebeuf est surtout connu pour avoir rompu avec la tradition de la poésie courtoise, dominant alors la littérature, pour aborder des thèmes plus réalistes et personnels : la pauvreté, la misère, la trahison des amis, la critique des puissants, et la quête de sens dans un monde en crise. Ses poèmes, souvent autobiographiques, révèlent un homme tourmenté, joueur, parfois cynique, mais toujours sincère. Il a écrit des satires, des fabliaux, des hagiographies, des poèmes religieux, et des complaintes, dont la célèbre « Complainte de Rutebeuf », qui reste l’un des textes les plus poignants de la littérature médiévale.
Son œuvre est marquée par une grande diversité de tons et de formes : tantôt lyrique, tantôt polémique, tantôt comique, Rutebeuf manie la langue avec une virtuosité rare, utilisant des jeux de mots, des répétitions, et des images frappantes pour exprimer ses idées. Il a également écrit des pièces de théâtre, comme « Le Miracle de Théophile », qui mêle le sacré et le profane, et des textes allégoriques, comme « La Voie de Paradis ».
Rutebeuf a vécu dans une époque de grands changements sociaux et religieux, et ses écrits reflètent les tensions de son temps : la montée en puissance des ordres mendiants, les conflits entre le pouvoir royal et l’Église, et les difficultés économiques qui touchaient aussi bien les clercs que les laïcs. Malgré sa misère et ses déboires, il a su créer une œuvre qui, par sa franchise et son humanité, continue de toucher les lecteurs modernes.
BIBLIOGRAPHIE
- Rutebeuf, Œuvres complètes, édition critique par E. Faral et J. Bastin, 2 vol., Picard, Paris, 1969, rééd. 1986.
- Rutebeuf, Poèmes de l’infortune et poèmes de la croisade, édition et traduction par J. Dufournet, Champion, Paris, 1979.
- Rutebeuf, Le Miracle de Théophile, édition et traduction par J. Dufournet, GF-Flammarion, Paris, 1999.
- Michel Zink, La Subjectivité littéraire. Autour du siècle de saint Louis, PUF, Paris, 1985.
- André Serper, Rutebeuf poète satirique, Klincksieck, Paris, 1969.
- Encyclopédie Universalis – Rutebeuf
- Wikisource – Œuvres de Rutebeuf fr.wikisource.org+2