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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

140 - ZOOM GIAUQUE

Francis Giauque (1934-1965), l'une des voix les plus déchirantes de la poésie suisse romande. Poète "écorché", il a vécu une existence marquée par la marginalité, la souffrance psychique et une quête désespérée de pureté, jusqu'au suicide.

Sa poésie est un cri étouffé, une lutte contre l'asphyxie sociale et intérieure. Il s'est donné la mort à trente et un ans, laissant une œuvre brève mais d'une intensité incandescente, souvent comparée à celle d'Artaud ou de Lautréamont pour son refus des faux-semblants.




I. Terre de déshonneur (Parler seul)


Je suis né dans une terre de déshonneur où les hommes portent leur cœur comme une plaie cachée et leurs pensées comme des pierres dans leurs poches. Ici, le silence a le goût de la cendre et la lumière elle-même est une insulte à l'ombre.

On m'a appris à marcher sans faire de bruit à parler sans rien dire, à aimer sans brûler. Mais j'ai en moi un incendie que rien n'éteint une soif que les fleuves de ce pays ne peuvent étancher. Je suis l'étranger qui frappe à sa propre porte et à qui l'on répond par un verrou de glace.



II. L'exil intérieur (Terre de désolation)


Il n'y a plus d'issue dans la chambre des heures. Les murs se rapprochent, chargés de vieux visages et de paroles que j'ai oubliées avant de les prononcer. Je suis prisonnier d'un rêve qui ne m'appartient pas d'un destin qui se joue sans moi, sur une scène vide.

Mes mains cherchent la trace d'une main fraternelle mais elles ne rencontrent que le fer et le vide. Le temps coule comme un poison dans mes veines chaque minute est un ongle que l'on m'arrache. Je crie, mais ma voix ne dépasse pas mes lèvres elle retombe en moi comme une pluie de plomb.



III. Cri de solitude


Ne me demandez pas d'où je viens. Je viens du pays où l'on ne parle pas. Je viens de la nuit où les étoiles sont des clous et la lune un œil aveugle qui nous regarde souffrir. Je n'ai pas d'amis, j'ai des fantômes. Je n'ai pas de maison, j'ai des blessures.

Chaque visage que je croise est un masque de fer. Chaque sourire est une grimace que l'on se prête. Je marche dans la ville comme un mort qui s'ignore et personne ne voit que mes yeux sont des trous. Donnez-moi une raison de rester debout ou laissez-moi me fondre dans la boue des fossés.



IV. La beauté convulsive


Parfois, au fond de l'abîme, une lueur surgit. Ce n'est pas le soleil, c'est l'éclat d'une rupture. C'est la beauté du verre qui se brise la splendeur de l'éclair qui déchire la nuit. Il faut aimer ce qui nous détruit car c'est la seule vérité qui ne nous trompe pas.

Le poème est cette cicatrice qui refuse de se fermer. C'est le sang qui écrit sur le sable mouvant. Il n'y a pas de paix, il n'y a que le combat entre l'ange du vide et le démon du cri. Je veux une parole qui soit une morsure et non un chant pour endormir les enfants.


V. Fin de partie


La partie est finie. Les pions sont renversés. Le ciel s'est refermé comme un couvercle de boîte. Il n'y a plus rien à dire, plus rien à espérer. Le froid est mon seul vêtement, le vide mon seul pain. Je m'éloigne vers le lieu où les noms s'effacent.

Ne me cherchez pas dans vos livres de classe ni dans vos cimetières bien peignés. Cherchez-moi dans le vent qui hurle sous les portes dans le craquement du bois et le silence des pierres. J'ai fini de brûler. Je ne suis plus que fumée. Une fumée légère qui se perd dans le gris.

Lien source : Francis Giauque, Œuvres complètes - Éditions de l'Aire



Présentation


Francis Giauque est le poète de l'inadaptation.

  • Le refus de l'ordre : Pour lui, la société suisse de son époque symbolisait l'étouffement moral et la médiocrité. Sa poésie est un acte de sécession.
  • Le langage de la déchirure : Il refuse le "beau vers" pour une langue rugueuse, sans ornements, où chaque mot semble arraché à la douleur.
  • Le destin tragique : Comme les poètes maudits, sa vie et son œuvre sont indissociables. Il a écrit pour ne pas mourir, jusqu'à ce que les mots ne suffisent plus.


Bibliographie : Francis Giauque


1. Œuvres majeures

  • Parler seul (1959) : Son premier recueil, cri d'un homme qui ne trouve pas de répondant.
  • Terre de désolation (Publié à titre posthume) : Le témoignage de sa chute et de sa lutte finale.

2. Éditions de référence

  • Francis Giauque, Œuvres complètes, Éditions de l'Aire. (L'ouvrage indispensable pour saisir l'ensemble de son parcours).
  • Francis Giauque, Journal d'enfer, Éditions de l'Aire. (Ses écrits personnels qui éclairent sa poésie).

3. Études et hommages

  • Hughes Richard, Francis Giauque (Collection Poètes d'aujourd'hui, Seghers - projet interrompu mais dont des extraits existent).
  • Georges Haldas, de nombreux textes sur son ami Giauque dans ses chroniques.