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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

96 - ZOOM JACMIN

François Jacmin, le poète de l’effacement et de la neige, qui a bâti une œuvre d’une densité extrême sur le silence et l’impossibilité de tout dire.



Les Saisons (Extrait)


Il neige sur la parole. On ne voit plus que la blancheur du silence et l’ombre d’un oiseau qui n’a pas de nom. Le monde est un livre que l’on n'ouvre plus parce que le vent a glacé les pages et que les mots sont devenus des pierres. L’homme se tient debout dans le froid il attend que la lumière se retire pour ne plus être qu’une tache sur la plaine. Rien ne bouge sinon le temps qui s’écoule sans faire de bruit comme un fleuve de cristal sous la terre. Il ne faut pas chercher à comprendre il faut seulement accepter de disparaître.

Lien source : https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Les-Saisons2



Le Livre de la neige (Extrait)


La neige est l'écriture de l'hiver. Elle recouvre les fautes et les cris elle impose au paysage une morale de l'oubli. Chaque flocon est une phrase qui tombe et qui s'efface avant d'être lue. Nous marchons dans cette blancheur en croyant laisser des traces mais la neige est plus rapide que nos pas. Elle rétablit l'ordre de l'invisible elle rend à la terre sa pureté première celle d'avant le verbe et d'avant la douleur. Celui qui regarde la neige longtemps finit par ne plus avoir de visage.

Lien source : https://www.labor.be/le-livre-de-la-neige



L’Élégie d’Icare (Extrait)


La chute n'est pas une défaite c'est la seule façon de toucher le sol. Icare n'a pas voulu défier le soleil il a voulu voir le monde sans filtre. La cire a fondu comme une illusion et les plumes se sont éparpillées dans le bleu. Ce qui reste c'est le poids du corps et la certitude de l'abîme. Il n'y a pas de gloire à voler il n'y a de vérité que dans le retour à la poussière. Le ciel est vide de dieux et d'oiseaux il ne contient que notre propre vertige.

Lien source : https://www.poesie-francaise.fr/francois-jacmin/



L’Invisible (Extrait)


Il y a une vitre entre nous et le jour. Nous voyons les formes et les couleurs mais nous ne touchons jamais la substance. Le poème est cet effort pour briser le verre pour entrer dans la chair de l'évidence. Mais la main se blesse aux éclats du langage et le sang coule sur la page blanche. Il vaut mieux se taire et regarder l'ombre écouter le battement du sang dans les tempes et admettre que l'essentiel est ce qui échappe. Dieu est le nom que nous donnons au vide quand nous ne supportons plus d'être seuls.

Lien source : https://www.le-fram.org/jacmin.htm



Le Désert (Extrait)


Le désert commence à la porte de la maison. Ce n'est pas une question de sable ou de vent c'est une question de regard et de dépouillement. Quand on a tout dit et que rien n'est resté on arrive enfin sur le seuil du réel. Les objets perdent leur utilité ils deviennent des présences muettes et terribles. L'arbre n'est plus un arbre mais une verticalité. La pierre n'est plus une pierre mais une dureté. L'homme n'est plus un homme mais un manque. C'est là que commence la véritable poésie dans l'acceptation de n'être rien du tout.

Lien source : https://www.aralia.be/francois-jacmin



Présentation


François Jacmin est le poète de l'ascèse et de la réduction. Pour lui, le poème est un instrument de connaissance qui doit mener à sa propre annulation. Sa poésie refuse le lyrisme, le décor et l'émotion facile. Elle se concentre sur des motifs récurrents : la neige, le silence, le vide, la vitre. Jacmin cherche à atteindre une « objectivité » radicale, où le sujet s'efface devant l'évidence brutale de ce qui est. Son style, d'une précision chirurgicale, utilise l'ironie et le paradoxe pour souligner l'inadéquation du langage face au monde. Écrire est, chez lui, un exercice spirituel de désenchantement et de lucidité.


Biographie


François Jacmin est né en 1924 à Liège, en Belgique. Après une enfance marquée par la guerre, il mène une vie discrète, travaillant dans l'administration tout en construisant l'une des œuvres les plus exigeantes de la poésie francophone. Lié au groupe de la revue "Phantomas", il s'en écarte pour suivre une voie solitaire, influencée par la philosophie présocratique et le bouddhisme zen. Son recueil "Les Saisons", publié tardivement, lui apporte une reconnaissance internationale et le prix Gallimard en 1991. Il est décédé en 1992, laissant l'image d'un veilleur métaphysique dont la parole, rare et blanche, continue de hanter ceux qui cherchent l'os sous la chair des mots.


Espace bibliographique


L’Angle de la maison, publié en 1968. Le Livre de la neige, publié en 1977. Les Saisons, publié en 1979. L’Élégie d’Icare, publié en 1991. Le Domino noir, publié en 1993. L’Œuvre poétique complète, publiée par les éditions du Fram. Poèmes de la haute fatigue, publié à titre posthume.