Le dépôt
180 - ZOOM TOURGUENIEV
Ivan Tourgueniev (1818-1883). S'il est l'un des plus grands romanciers russes, admiré par Flaubert et George Sand, il fut aussi un immense poète. Sa poésie, notamment ses célèbres Poèmes en prose, est d'une mélancolie profonde, marquée par une observation quasi mystique de la nature, la solitude et l'inéluctabilité de la mort.
I. Les Châteaux en Espagne (Poème en prose - Extrait)
Pourquoi ce titre, me demanderas-tu ? Parce que c’est ainsi que se nomment ces rêves, ces visions qui nous bercent un instant pour nous laisser ensuite plus déshérités encore. J'étais assis, un jour d'été, sur la lisière d'un bois, et je regardais le ciel. Tout était calme, tout était pur. Les nuages, comme de grandes îles blanches, flottaient avec lenteur dans l'azur infini. Et il me semblait que je n'étais plus sur terre, que j'appartenais à cet espace sans bornes.
Soudain, je crus voir, au milieu de ces nuages, des tours d'or, des coupoles d'argent, des jardins suspendus où fleurissaient des fleurs que la terre n'a jamais portées. C'était une cité céleste, radieuse, où la douleur n'avait pas de place. Je sentis mon cœur se gonfler d'une joie inconnue, une soif d'éternité m'envahit.
Mais le vent se leva. Les tours d'or s'écroulèrent, les jardins s'effacèrent. Il ne resta plus que la grisaille d'un nuage qui se déchire. Je retombai sur la terre, sur cette herbe sèche et poussiéreuse. Et je compris que l'homme est condamné à bâtir des châteaux là où il ne pourra jamais habiter, et à pleurer sur des ruines qui n'ont jamais existé.
Source : Ivan Tourgueniev, Poèmes en prose, Éditions Gallimard
II. Le Vieux (Poème en prose - Texte intégral)
Des jours sombres, des jours pénibles sont venus… Tes propres infirmités, les souffrances de ceux qui te sont chers, la froideur et la tristesse de la vieillesse… Tout ce que tu aimais, tout ce à quoi tu t'étais donné sans retour, s'écroule et s'en va en poussière. Le chemin descend et se perd dans la brume.
Que faire ? Se lamenter ? Se plaindre ? Ni l'un ni l'autre n'ont de sens. Sur l'arbre dont les feuilles tombent, les branches nues se dressent vers le ciel, mais elles n'attendent plus le printemps. Elles savent que la sève s'est retirée.
Sois comme cet arbre. Supporte ton sort en silence. Ne demande rien, n'espère rien. Regarde la lumière qui baisse avec reconnaissance, car elle t'a éclairé longtemps. Et quand la nuit viendra tout à fait, ferme les yeux sans regret, comme un voyageur fatigué qui arrive enfin à l'étape où il n'y a plus de bruit, plus de désir, plus de douleur.
Source : Ivan Tourgueniev, Poèmes en prose, Éditions Gallimard
III. Le Moineau (Poème en prose )
Je revenais de la chasse et je marchais dans une allée du jardin. Mon chien courait devant moi. Tout à coup, il ralentit ses pas et commença à ramper, comme s'il eût senti du gibier. Je regardai devant moi, et je vis un jeune moineau avec du duvet autour du bec et la tête jaune. Il était tombé du nid (le vent agitait violemment les bouleaux de l'allée) et il restait immobile, ouvrant ses petites ailes impuissantes.
Mon chien s'en approchait lentement, quand tout à coup, s'élançant d'un arbre voisin, un vieux moineau à la gorge noire tomba comme une pierre juste devant le museau du chien. Les plumes hérissées, défiguré, avec un cri désespéré et pitoyable, il sauta deux fois vers les mâchoires béantes et armées de dents. Il s'élançait pour protéger, il couvrait de son corps son petit… mais tout son corps tremblait de terreur, sa voix était enrouée, il s'épuisait, il se sacrifiait !
Quel monstre devait lui paraître le chien ! Et pourtant il ne put rester sur sa branche protectrice… Une force plus puissante que sa volonté l'en avait jeté dehors. Mon chien s'arrêta, fit un pas en arrière… Il semblait que lui aussi eût reconnu cette force. Je me hâtai de le rappeler, et je m'éloignai avec un sentiment de respect. L'amour, pensais-je, est plus fort que la mort et que la crainte de la mort. C'est par lui seul, c'est par l'amour que la vie se maintient et progresse.
Source : Ivan Tourgueniev, Récits d'un chasseur, Éditions du Seuil
IV. La Nature (Poème en prose - Extrait)
Je rêvai que j'étais entré dans une vaste demeure souterraine, aux voûtes élevées. Elle était remplie d'une sorte de lumière souterraine, égale. Au centre de la demeure était assise une femme majestueuse, vêtue d'une robe de couleur verte. La tête appuyée sur la main, elle paraissait plongée dans une méditation profonde. Je compris aussitôt que cette femme était la Nature elle-même.
— Ô notre mère à tous ! m'écriai-je. À quoi penses-tu ? Est-ce au destin futur de l'humanité ? Est-ce au moyen d'amener l'homme à sa plus haute perfection ? La femme tourna lentement vers moi ses yeux sombres et terribles. Ses lèvres s'ouvrirent, et une voix, qui ressemblait au bruit du vent dans les cavernes, prononça ces mots : — Je pense à la manière de donner plus de force aux muscles des jambes de la puce, afin qu'elle puisse plus facilement échapper à ses ennemis. L'équilibre entre l'attaque et la défense est rompu : il faut le rétablir.
— Quoi ! dis-je. C'est là l'objet de tes pensées ? Mais nous, les hommes, ne sommes-nous pas tes enfants préférés ? La Nature fronça ses sourcils épais : — Tous les êtres sont mes enfants, dit-elle, et je m'occupe de tous avec la même indifférence. Je crée et je détruis, et je ne sais pas ce que c'est que l'amour ou la haine. Tu es un homme, parce que les conditions de la vie t'ont permis de l'être ; demain, ces mêmes conditions feront de toi un ver de terre ou un caillou. Va ton chemin, et laisse-moi à mon travail.
Source : Ivan Tourgueniev, Poèmes en prose, Éditions Gallimard
V. Le Seuil (Poème en prose - Texte intégral)
Je vois un édifice immense. La porte de face est grande ouverte. Derrière la porte, une obscurité sombre. Devant le seuil élevé se tient une jeune fille… une jeune fille russe. Un froid de glace s'exhale de cette obscurité, et avec le courant d'air glacé sort du fond de l'édifice une voix lente et sourde.
— Ô toi qui veux franchir ce seuil, sais-tu ce qui t'attend ? — Je le sais, répond la jeune fille. — Le froid, la faim, la haine, la dérision, le mépris, l'injure, la prison, la mort ? — Je le sais. — L'isolement complet, l'abandon de tous ? — Je le sais… Je suis prête. Je supporterai toutes les souffrances, tous les coups. — Sais-tu que tu pourras périr, et que personne… personne ne saura même pas quel nom honorer dans ta mémoire ? — Je n'ai besoin ni de remerciements, ni de pitié. Je n'ai pas besoin de nom. — Es-tu prête au crime ? La jeune fille pencha la tête. — Je suis prête aussi au crime.
La voix ne reprit pas tout de suite ses questions. — Sais-tu, dit-elle enfin, que tu peux perdre tes illusions, que tu peux t'apercevoir que tu t'es trompée, que tu as sacrifié ta jeune vie en vain ? — Je sais cela aussi. Et pourtant, je veux entrer. — Entre ! La jeune fille franchit le seuil, et un lourd rideau tomba derrière elle. — Une sotte ! grinça quelqu'un derrière elle. — Une sainte ! répondit une autre voix.
Source : Ivan Tourgueniev, Poèmes en prose, Éditions Gallimard
Présentation
Ivan Tourgueniev occupe une place unique : il est le plus "occidental" des écrivains russes de son temps.
- Le réalisme poétique : Même dans sa prose, Tourgueniev reste un poète. Ses descriptions de la nature russe ne sont jamais purement décoratives ; elles reflètent les états d'âme de ses personnages et une forme de panthéisme désenchanté.
- Les Poèmes en prose : Écrits à la fin de sa vie, ces textes courts sont des joyaux de concision. Il y aborde avec une franchise bouleversante la vieillesse, l'indifférence de la nature et la nécessité de la dignité face au néant.
- L'engagement discret : Bien que critiqué par les radicaux pour sa modération, il a su peindre avec une force incroyable l'héroïsme des jeunes révolutionnaires (comme dans Le Seuil) et la souffrance du peuple russe.
Bibliographie
- Poèmes en prose, Éditions Gallimard ou Éditions du Seuil.
- Récits d'un chasseur, coll. « Folio classique », Gallimard. (Son chef-d'œuvre de descriptions paysagères).
- Pères et Fils (Roman), coll. « Folio classique », Gallimard.
- Henri Troyat, Tourgueniev, Éditions Flammarion.