Le dépôt
381 - ZOOM KHAYYÂM
Textes
Le matin a déjà jeté le lasso du jour sur le toit de la ville et le roi de la lumière a lancé son disque d or dans la coupe du ciel. Bois du vin car tu ne sais pas d où tu viens ni où tu vas. Le soleil boit la rosée sur la rose et le temps boit notre vie sans jamais être rassasié. Ne perds pas ton temps à pleurer sur hier ou à trembler pour demain car seul l instant présent est à toi. Remplis ta coupe et ris de la sottise de ceux qui croient posséder la terre alors qu ils ne possèdent même pas leur propre souffle. La vie est un éclair entre deux nuits et la sagesse consiste à briller de toute sa flamme avant que le vent de l oubli ne vienne nous éteindre pour toujours. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1049962m
Regarde ce vase de terre cuite que le potier a façonné avec tant de soin. Il fut peut être autrefois le visage d un amant ou la main d un roi. La terre que nous foulons est faite des poussières de beautés disparues et chaque brique de nos murs a peut être été le sourcil d une idole. Nous marchons sur les morts sans y penser et nous buvons dans des coupes qui ont été des cœurs. Tout n est que transformation et passage dans ce grand atelier du monde où rien ne se crée et rien ne se perd vraiment. Le potier brise ses propres vases pour en faire de nouveaux et le destin nous pétrit à son tour selon son caprice. Sois comme l argile entre ses mains mais n oublie pas de rester ivre pour ne pas sentir la douleur de la métamorphose. https://www.wdl.org/fr/item/7334/
Les sages et les savants qui ont parlé du monde et de Dieu se sont endormis dans le désert de leur propre raison. Ils ont raconté des fables pour expliquer l inexplicable et se sont perdus dans les labyrinthes de leur orgueil. Nul n a jamais percé le secret du rideau qui nous sépare de l invisible et nul ne reviendra jamais nous dire ce qu il y a derrière. Contente toi de la clarté du vin et de la douceur d un visage aimé car le reste n est que vent et fumée. Mieux vaut être un ivrogne heureux qu un philosophe tourmenté par des questions sans réponses. La vérité est une perle cachée au fond de l océan et nous ne sommes que des enfants qui jouent avec des coquillages sur le rivage de l éternité. https://archive.org/details/rubaiyatofomarkh00khayuoft
Dans le jardin de la vie la rose ne fleurit qu un instant et le rossignol ne chante que pour annoncer la fin du printemps. Ne demande pas au ciel la raison de tes peines car il est plus impuissant que toi encore. Il tourne sans fin dans sa propre cage d étoiles sans savoir lui même qui a lancé le mouvement. Nous ne sommes que des pions sur l échiquier de l existence déplacés par une main invisible qui nous jette finalement dans la boîte du néant. Profite de l ombre d un cyprès et de la fraîcheur d une source tant que tes sens te permettent de goûter au monde. Le paradis n est pas dans les nuages mais ici dans la rencontre de deux âmes et dans l oubli de soi que procure l ivresse sacrée. https://www.gutenberg.org/files/245/245-h/245-h.htm
Quand je serai mort lavez moi avec le suc de la vigne et couvrez moi d un linceul de feuilles de rosier. Enterrez moi au bord d un chemin de jardin pour que le parfum des fleurs vienne jusqu à ma tombe et que l ombre des amants repose sur ma poussière. Je n ai jamais craint le néant car il est la patrie dont je suis venu. J ai aimé la vie avec fureur et mélancolie et je rends mon âme au grand tout sans regret ni amertume. Que les passants se souviennent de moi en levant leur coupe vers le ciel étoilé et qu ils sachent que Khayyâm a brûlé sa vie par les deux bouts pour en faire un poème de lumière et de vin. Le silence est ma dernière demeure et le vent est ma seule épitaphe. https://www.sacred-texts.com/isl/rubai/index.htm
Présentation de l auteur
Omar Khayyâm, né en 1048 à Nichapour en Perse et mort en 1131 dans la même ville, est une figure universelle dont le génie a brillé tant dans les sciences que dans la poésie. Grand mathématicien et astronome, il a réformé le calendrier et écrit des traités sur l algèbre qui ont fait autorité pendant des siècles. Mais c est son œuvre poétique, les Rubaiyat (quatrains), qui lui a assuré une immortalité mondiale. Dans ces courts poèmes d une puissance évocatrice rare, Khayyâm exprime un scepticisme désabusé, un épicurisme mélancolique et une quête de liberté spirituelle face au dogmatisme. Redécouvert en Occident au dix-neuvième siècle grâce à la traduction d Edward FitzGerald, il est devenu le symbole de la sagesse orientale qui prône la jouissance de l instant présent devant la fragilité de la condition humaine.
Bibliographie
Les Rubaiyat (recueil de quatrains), divers manuscrits du onzième au quinzième siècle. Traité sur les démonstrations des problèmes d algèbre (Risala fi l barahin ala masa il al jabr wa l muqabala), vers 1070. Commentaires sur les difficultés des introductions d Euclide, vers 1077. Tables astronomiques (Zij i Malikshahi), vers 1079. Traité sur l existence, vers 1080.