Le dépôt
397 - ZOOM SOULMA
Textes
Est-ce un vestige de la demeure d'Oumm Awfa qui ne répond plus, situé dans la plaine pierreuse de Derradj et de Moutatallam ? J'ai reconnu sa trace après vingt années de doute et de recherche. Au milieu des décombres, j'ai vu les lieux où les femmes de la tribu chargeaient leurs litières au matin du départ, avant que la caravane ne s'éloigne vers le vallon de Rika. Mon cœur s'est serré au souvenir des tentes dressées près de la source, là où la vie battait son plein avant que le silence du désert ne reprenne ses droits. Le temps est un juge qui efface les noms et les visages, ne laissant que des pierres calcinées pour témoigner de nos amours passées. Je me tiens debout dans le vent, interrogeant le sable, mais le sable reste muet comme un secret jalousement gardé. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5425048r
J'ai vu la guerre de près, et ce n'est pas ce que racontent les chants des jeunes fous. La guerre est une bête hideuse que vous réveillez et qui finit par vous dévorer. Quand elle commence, elle semble parée de couleurs vives pour séduire les ignorants, mais elle se transforme vite en une vieille femme stérile et hideuse. Elle broie les hommes comme la meule broie le grain, et son produit est un fiel amer qui empoisonne les générations. Pourquoi s'entretuer pour une chamelle ou pour un mot de travers, quand la paix est un jardin où chacun peut trouver son repos ? Gloire aux deux chefs généreux qui ont payé de leurs propres biens le prix du sang pour éteindre l'incendie entre Abs et Dhoubiyan. Ils ont sauvé deux peuples de la destruction et leurs noms brilleront plus que l'or sur les murs de la demeure sacrée. https://www.wdl.org/fr/item/7334/
J'ai vécu quatre-vingts ans, et celui qui vit autant d'années finit par se lasser de la vie et de ses tourments. J'ai vu les jours se succéder comme les vagues d'une mer grise, apportant chaque fois leur lot de peines et de sagesse. J'ai appris que l'homme est le jouet du destin, une feuille emportée par le vent du caprice divin. Ce que j'ai vu hier est certain, mais ce que demain réserve reste caché derrière un voile d'ombre. La mort est une chamelle aveugle qui avance au hasard dans la foule : celui qu'elle frappe périt, celui qu'elle manque vieillit jusqu'à la décrépitude. Il n'y a pas de rempart contre la fin, seulement une dignité à maintenir jusqu'au dernier souffle. La vraie richesse n'est pas dans le nombre des troupeaux, mais dans la paix d'une conscience qui n'a jamais trahi la parole donnée. https://archive.org/details/muallaqatzuhayri00zuhuuoft
Celui qui possède une fortune et qui se montre avare envers son peuple sera méprisé et délaissé par les siens. L'honneur est un vêtement fragile qu'il faut protéger de la boue de la médisance. Si tu ne construis pas ta réputation sur des actes de bonté, elle s'écroulera comme une muraille de sable sous la pluie. J'ai observé les hommes et j'ai vu que le silence est souvent plus éloquent que les longs discours. Un mot malheureux peut déclencher une tempête, tandis qu'une parole de paix peut désarmer le bras le plus violent. Sois comme le palmier qui donne ses fruits même à celui qui lui jette des pierres. La sagesse consiste à connaître ses limites et à respecter le droit d'autrui, car celui qui opprime finit toujours par être opprimé à son tour par un maître plus puissant que lui. https://www.gutenberg.org/files/239/239-h/239-h.htm
Quelle que soit la qualité qu'un homme possède, même s'il croit qu'elle est cachée aux yeux des autres, le monde finira par la connaître. On ne peut pas dissimuler son âme éternellement, car elle transparaît dans chaque geste et dans chaque regard. J'approche du grand voyage et je regarde mon œuvre avec sérénité. J'ai chanté la justice, j'ai prôné la conciliation, j'ai fustigé la violence inutile. Mes vers sont des conseils pour ceux qui veulent vivre en hommes libres et respectés. Ne cherchez pas ma trace dans les campements abandonnés, mais dans les cœurs qui préfèrent la concorde à la discorde. Le poète est le gardien de la mémoire et le guide de la tribu. Je m'en vais rejoindre mes ancêtres, laissant derrière moi des paroles qui, je l'espère, seront des semences de paix dans le désert des hommes. https://www.ndl.go.jp/portrait/e/datas/318.html
Présentation de l'auteur
Zouhaïr ibn Abi Soulma, né vers 520 et mort vers 609, est l'un des trois plus grands poètes de l'époque préislamique avec Imrou'l Qays et Al-Nabigha. Surnommé le Poète de la Paix et de la Sagesse, il se distingue par une poésie grave, morale et profondément réfléchie. Contrairement à beaucoup de ses contemporains exaltant la guerre, sa Mu'allaqa (l'ode suspendue) est un hymne à la réconciliation entre les tribus Abs et Dhoubiyan après la longue et sanglante guerre de Dahis et El-Ghabra. Perfectionniste, on raconte qu'il passait une année entière à polir ses poèmes (appelés les Hawliyyat ou annuelles) avant de les rendre publics. Sa vision du monde est celle d'un vieillard lucide, imprégné d'un sentiment religieux pré-islamique (le hanifisme), qui voit dans la vertu et la parole donnée les seules valeurs capables de transcender la violence du désert.
Bibliographie
Al-Mu'allaqa (L'Ode suspendue). Diwan Zouhaïr ibn Abi Soulma (Recueil complet de ses poèmes). Les Hawliyyat (Les poèmes annuels). Élégies et sentences morales. Odes à la paix et à la générosité.