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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

395 - ZOOM AL MAARI



Textes





Le monde est une demeure de douleur et chaque plaisir n est qu un voile jeté sur l abîme. Nous naissons dans les larmes et nous mourons dans le silence, et entre les deux nous nous agitons comme des insectes aveugles. Ne crois pas les prophètes ni les prêtres qui prétendent connaître les secrets du ciel, car ils ne cherchent qu à asservir ton esprit à leurs fables. La raison est la seule lumière qui nous soit donnée, même si elle ne fait qu éclairer l étendue de notre ignorance. Mieux vaut ne pas naître que de venir grossir les rangs de l humanité souffrante. J ai choisi le silence et l obscurité pour ne plus être complice de la comédie humaine. Mon corps est une prison et mes yeux éteints sont des fenêtres ouvertes sur le néant. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5425048r






Les religions sont des inventions des hommes, des remèdes amers pour soigner une peur incurable. Les uns croient par habitude, les autres par intérêt, mais personne ne croit par certitude. Je regarde les rituels et les prières et je n y vois que le mouvement de l ombre sur le sable. Le temps est un fleuve qui emporte les cités et les dogmes, et rien ne subsiste de nos vanités. Si Dieu existe, il est bien trop loin de nos misères pour entendre nos cris. Soyez justes non par crainte de l enfer mais par respect pour votre propre dignité. La vérité est un trésor enfoui si profondément que nul n a jamais pu en ramener un seul éclat. Nous sommes des voyageurs perdus dans une nuit sans étoiles, cherchant un chemin qui n existe pas. https://www.wdl.org/fr/item/7334/





J ai renoncé à manger la chair des êtres vivants car je ne veux pas faire de mon ventre un tombeau. Pourquoi infliger la mort pour prolonger une vie qui n est qu un fardeau ? Chaque animal a son secret, sa douleur et sa part de lumière, et nous n avons aucun droit sur son existence. La nature est une chaîne de souffrance que nous devrions chercher à briser plutôt qu à renforcer. Je me nourris de fruits et d herbes, de ce que la terre offre sans que le sang ne coule. Ma pauvreté est ma richesse et mon renoncement est ma liberté. Plus je me dépouille des désirs, plus je m approche de cette paix vide qui est la seule forme de bonheur accessible à l homme. Le sage est celui qui se retire du monde pour ne plus être une cause de peine pour aucun être. https://archive.org/details/poemsalmaari00almuuoft







Marchez avec légèreté sur la terre car elle est pétrie de la poussière des morts. Chaque grain de sable fut autrefois un oeil, une main ou un cœur vibrant d espérance. Nous marchons sur nos ancêtres sans y penser, et nos descendants marcheront sur nous avec la même indifférence. La vie est un cycle de transformation où la beauté n est qu un instant de répit avant la décomposition. Ne bâtissez pas de palais magnifiques car le vent et le temps en feront des décombres. Contentez-vous d une ombre sous un rocher et d une gorgée d eau claire. L ambition est une folie qui dévore l âme et la gloire est une fumée qui se dissipe au premier souffle du matin. Nous ne sommes que des ombres passagères sur un miroir de poussière. https://www.gutenberg.org/files/239/239-h/239-h.htm





La mort est le seul remède à la maladie d être homme, le seul sommeil qui ne soit pas hanté par les rêves. J attends la fin avec la sérénité d un prisonnier qui voit s ouvrir la porte de sa cellule. Je ne crains pas ce qui vient après car rien ne peut être pire que ce qui est ici. J ai passé ma vie dans la nuit de mes yeux et dans la nuit de ma pensée, cherchant une issue qui se dérobait sans cesse. Mon poème est un adieu à la lumière et un salut aux ténèbres. Que mon nom soit oublié comme le bruit d un pas dans le désert. J ai dit ma vérité, j ai crié mon mépris pour les mensonges des hommes. Je retourne au grand silence d où je suis venu, là où la douleur n a plus de prise et où la raison trouve enfin son repos dans l oubli. https://www.ndl.go.jp/portrait/e/datas/318.html



Présentation de l auteur


Al-Maari, de son vrai nom Abu al-Ala al-Maari, né en 973 à Maarrat al-Nu man en Syrie et mort en 1057, est l une des figures les plus singulières et provocatrices de la littérature arabe. Aveugle dès l enfance à la suite de la variole, il vécut la majeure partie de sa vie dans un ascétisme rigoureux, se qualifiant lui-même de prisonnier de deux prisons : sa cécité et sa maison. Poète, philosophe et libre-penseur, son œuvre est marquée par un pessimisme profond, un scepticisme radical envers les religions et une défense ardente de la raison. Précurseur du végétalisme et de l antinatalisme, il a exercé une influence souterraine immense, notamment avec son Épître du pardon, souvent comparée à la Divine Comédie de Dante pour sa description visionnaire de l au-delà.




Bibliographie


Luzumiyat (Les obligations inutiles). Saqt al-Zand (L étincelle du foyer). Risalat al-Ghufran (L Épître du pardon). Al-Fusul wa al-ghayat (Les chapitres et les fins). Le Journal d une solitude.