Le dépôt
197 - ZOOM GOETHE
1. Faust – Prologue au théâtre (1808/1832)
Le Directeur, le Poète et l’Acteur se trouvent sur la scène.
Le Directeur : Vous qui, dans les jours de faste et de misère, Avez souvent soutenu notre entreprise, Ne voyez-vous pas, aujourd’hui encore, nos rangs clairsemés ? Je vois bien quelques visages, mais où est cette foule Qui, pressée aux guichets, se ruait en tumulte ? Les temps sont durs, je le sais, et chacun s’inquiète De son pain quotidien. Mais je ne puis comprendre Pourquoi, justement en ces jours de détresse, On fuit le théâtre, comme si la joie N’était plus un besoin, comme si l’art léger Ne pouvait plus distraire un cœur accablé. Je veux leur offrir des spectacles brillants, Et je vois la salle à moitié vide. Les gens ont peur de s’ennuyer, et pourtant, Jamais ils ne furent plus avides de nouveauté. Nous allons leur montrer un grand spectacle, Où tout se mêle, où chacun trouvera son compte. Ils verront défiler le ciel et l’enfer, Et l’esprit humain, dans son essor, S’élever jusqu’aux cimes de la pensée.
Le Poète : Mais ne craignez-vous pas, en mêlant ainsi Le sérieux et la plaisanterie, De troubler l’harmonie de l’art ? Le public ne viendra pas chercher chez nous Un simple divertissement. Il veut être ému, Éclairé, transporté dans un monde plus haut. L’art doit être un miroir où se reflète La beauté éternelle, où l’âme trouve paix.
Le Directeur : Mais l’âme a aussi besoin de rire et d’oubli ! Les gens veulent être divertis, et non sermonnés. Donnez-leur des fées, des démons, des combats, Des amours, des trahisons, et ils seront comblés. Quant à la beauté éternelle, elle peut attendre. D’abord, il faut remplir la salle !
L’Acteur : Moi, je suis prêt à tout. Donnez-moi un rôle, Et je le jouerai, qu’il soit noble ou grotesque. Mais laissez-moi le temps de me préparer, De sentir mon personnage, de vivre sa passion. Sinon, tout ne sera que gesticulation creuse.
Le Directeur : Assez parlé ! À l’œuvre ! Que chacun fasse de son mieux. Le public est là, et nous devons commencer. Que la magie de la scène opère, Et que chacun, acteur ou spectateur, Trouve ce qu’il est venu chercher : L’oubli, le rêve, ou peut-être la vérité.
(Source : Goethe, Faust, trad. Gérard de Nerval, Gallimard, 1988.)
2. Les Souffrances du jeune Werther – Lettre du 12 août (1774)
Je ne sais pas si je t’ai déjà parlé de cette étrange fascination que j’éprouve pour la nature depuis que je suis ici. Tout semble respirer une vie nouvelle, une présence divine. Les montagnes, les forêts, les rivières, tout me parle, tout me semble chargé de sens. Je passe des heures à errer dans la campagne, à écouter le murmure du vent dans les arbres, à regarder les nuages glisser dans le ciel. Et chaque fois, je sens mon cœur se gonfler d’une joie indicible, mêlée d’une douce mélancolie.
Hier soir, je suis monté sur une colline pour voir le coucher du soleil. Le ciel était embrasé, les nuages teintés de pourpre et d’or, et tout autour de moi, la nature semblait retenir son souffle. J’ai pensé à toi, Charlotte, à ta douceur, à ton sourire, et j’ai senti une douleur aiguë me transpercer. Pourquoi la beauté doit-elle toujours être accompagnée de souffrance ? Pourquoi l’homme ne peut-il pas simplement être heureux, sans que son cœur soit déchiré entre le bonheur et le désespoir ?
Je me souviens de nos promenades, de ces moments où le monde semblait s’arrêter pour nous. Tu me parlais des fleurs, des oiseaux, et chaque mot que tu prononçais était comme une caresse. Maintenant, tout me rappelle à toi, et cette pensée est à la fois une consolation et un supplice. Je ne peux plus regarder une rose sans penser à tes lèvres, ni entendre un rossignol sans entendre ta voix.
Parfois, je me demande si je ne suis pas fou. Je sens en moi une passion qui me consume, une énergie qui ne trouve pas d’issue. Je voudrais pouvoir exprimer tout ce que je ressens, mais les mots me trahissent. Ils sont trop pauvres, trop froids pour traduire l’ardeur qui me dévore. Alors je me tais, et je laisse mon cœur parler à ma place.
Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Peut-être que je trouverai la paix, peut-être que je sombrerai dans le désespoir. Mais une chose est sûre : je ne peux pas continuer à vivre ainsi, déchiré entre l’amour et la raison, entre l’espoir et le désespoir. Il faut que je trouve une issue, ou que je me résigne à porter ce fardeau jusqu’à la fin de mes jours.
(Source : Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, trad. Jacques Porchat, GF Flammarion, 1989.)
3. Prométhée (1774)
Couvre ton ciel, Zeus, de tes nuages de brume, Et exerce, comme un enfant qui décapite les cardons, Ta force sur les chênes et les sommets des montagnes ! Tu ne sauras pourtant pas m’ôter ma terre, Ni la cabane que tu n’as pas construite, Ni le foyer dont la flamme ardente Brille grâce à ma propre étincelle.
Je ne connais rien de plus misérable Que vos dieux. Vous les nourrissez, Vous, les puissants, les immortels, De sacrifices et de prières, Et vous seriez morts de faim, Si les enfants, les mendiants, Ne vous offraient, dans leur folie, Leur cœur et leur souffle.
Quand j’étais enfant, Et que je ne savais où tourner mes regards, Je levais les yeux vers le soleil, Comme si là-haut il y avait une oreille Pour entendre mes plaintes, Un cœur comme le mien, Pour avoir pitié de l’homme en détresse.
Qui m’a aidé contre la présomption des Titans ? Qui m’a sauvé de la mort, de l’esclavage ? N’est-ce pas toi, mon cœur sacré, Qui, dans ton jeune élan, As accompli tout cela ? Et, ivre de joie, Tu te croyais libre, comme un aigle Planant au-dessus des abîmes.
Les dieux des Grecs, je les hais tous. Ils se nourrissent de sacrifices, De prières, de chants, Et si un enfant, dans sa naïveté, Ne leur offre pas son cœur, Ils le laissent mourir de faim.
Couvre ton ciel, Zeus, de tes nuages de brume ! Exerce ta force sur les chênes et les sommets des montagnes, Mais laisse mon cœur et ma terre en paix, Et ne t’imagine pas que je vais me prosterner Devant toi, comme un esclave.
(Source : Goethe, Poèmes, trad. Pierre Bertaux, Gallimard, 1983.)
4. Iphigénie en Tauride – Acte V, Scène 3 (1787)
Iphigénie : Ô toi, qui as traversé les mers et les tempêtes, Qui as bravé la mort et les dieux, Pour venir jusqu’à moi, ô frère bien-aimé, Est-ce donc toi que je vois, ou bien un rêve Que mon cœur éperdu a créé pour me tromper ?
Oreste : C’est moi, sœur chérie, c’est ton frère, Qui, après tant d’années d’errance et de souffrance, Te retrouve enfin, comme un miracle Au bord de ce rivage hostile. Les dieux ont exaucé mes prières, Ils m’ont conduit jusqu’à toi, Pour que nous puissions, ensemble, Retrouver le chemin de notre patrie.
Iphigénie : Ô destin cruel, qui nous a séparés Et nous réunit dans ce lieu maudit ! Je croyais ne plus jamais te revoir, Et te voilà, pâle et tremblant, Comme un spectre sorti des enfers. Mais non, tu es bien vivant, Et ton cœur bat encore dans ta poitrine.
Oreste : Oui, je vis, mais à quel prix ! J’ai erré, poursuivi par les Furies, Tourmenté par les remords et les visions. J’ai vu ma mère dans mes rêves, Son visage déformé par la haine et la mort, Et j’ai cru devenir fou. Mais maintenant, je te vois, Et je sens que la paix revient en moi.
Iphigénie : Nous devons fuir, frère, fuir ce pays Où la barbarie règne, où les dieux Exigent des sacrifices humains. Nous devons retourner à Mycènes, Où notre père nous attend, Où nous pourrons enfin vivre en paix.
Oreste : Mais comment fuir ? Les gardes sont partout, Et le roi Thoas ne nous laissera pas partir. Il nous faut un plan, un stratagème, Pour tromper sa vigilance.
Iphigénie : J’ai une idée. Écoute-moi bien. Nous allons dire au roi Que les dieux ont ordonné Un nouveau sacrifice. Tu seras l’offrande, Mais au moment où le couteau Va frapper, je le détournerai, Et nous nous enfuirons.
Oreste : C’est un plan audacieux, Mais je te fais confiance. Ensemble, nous vaincrons.
(Source : Goethe, Iphigénie en Tauride, trad. Jacques Porchat, GF Flammarion, 1991.)
5. Le Roi des Aulnes (1782)
Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent ? C’est le père avec son enfant. Il serre l’enfant dans ses bras, Il le réchauffe, il le protège.
« Mon enfant, pourquoi caches-tu ton visage ? » « Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ? Le Roi des Aulnes, avec sa couronne et son manteau ? » « Mon fils, c’est le brouillard qui danse dans les roseaux. »
« Viens, mon bel enfant, viens avec moi ! Je te montrerai mes merveilles, Mes royaumes de feu et d’or. Mes filles t’accueilleront, Elles danseront autour de toi, Elles te chanteront des mélodies Que nul n’a jamais entendues. »
« Mon père, mon père, ne m’entends-tu pas ? Le Roi des Aulnes m’appelle par mon nom ! » « Sois tranquille, mon enfant, sois tranquille, C’est le vent qui murmure dans les feuilles. »
« Si tu ne viens pas de ton plein gré, Je te prendrai par la force ! » « Mon père, mon père, il me saisit ! Le Roi des Aulnes m’a blessé ! »
Le père frémit, il serre son enfant, Il galope vers sa maison. Dans ses bras, l’enfant se débat, Il gémit, il se tord de douleur.
À peine arrivé, dans ses bras, l’enfant était mort.
(Source : Goethe, Poèmes, trad. Gérard de Nerval, Gallimard, 1988.)
Présentation
Johann Wolfgang von Goethe (1749–1832) est l’un des plus grands écrivains, poètes et dramaturges de la littérature mondiale. Né à Francfort-sur-le-Main, il est le symbole du génie universel, ayant marqué l’histoire littéraire, scientifique et philosophique. Son œuvre, d’une richesse inégalée, couvre tous les genres : poésie, théâtre, roman, autobiographie, essais scientifiques et réflexions philosophiques.
Goethe est une figure centrale du Sturm und Drang (avec Les Souffrances du jeune Werther) et du classicisme allemand (avec Iphigénie en Tauride et Faust). Il a également été un scientifique passionné, s’intéressant à la botanique, à l’optique et à la géologie. Son amitié avec Schiller et son influence sur le romantisme allemand ont fait de lui une figure incontournable de la culture européenne.
Bibliographie sélective
Œuvres majeures :
- Faust (1808/1832)
- Les Souffrances du jeune Werther (1774)
- Iphigénie en Tauride (1787)
- Le Roi des Aulnes (1782)
- Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister (1795–1796)
- Poésie et vérité (1811–1833, autobiographie)
Traductions en français :
- Faust, trad. Gérard de Nerval, Gallimard, 1988.
- Les Souffrances du jeune Werther, trad. Jacques Porchat, GF Flammarion, 1989.
- Iphigénie en Tauride, trad. Jacques Porchat, GF Flammarion, 1991.
- Poèmes, trad. Pierre Bertaux, Gallimard, 1983.