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PLACE AUX POÈMES

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292 - ZOOM CROS

POÈMES




Le Hareng saur


Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu, Contre le mur une échelle – haute, haute, haute, Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec. Il vient, tenant dans ses mains – sales, sales, sales, Un marteau lourd, un grand clou – pointu, pointu, pointu, Un peloton de ficelle – gros, gros, gros.

Il monte à l’échelle – haute, haute, haute, Et plante le clou – pointu, pointu, pointu, Au haut du mur – blanc, nu, nu. Il lie au clou la ficelle – gros, gros, gros, Il attache au bout le hareng – sec, sec, sec, Et redescend de l’échelle – haute, haute, haute.

Il prend un fusain – noir, noir, noir, Et, faisant des pas – lents, lents, lents, Il s’éloigne en traçant des signes – cabalistiques, cabalistiques, Et, tout en marchant – lentement, lentement, Il murmure une incantation – magique, magique, magique.

Le hareng saur – sec, sec, sec, Au haut du mur – blanc, nu, nu, Sous le clou – pointu, pointu, pointu, Se met à frétiller – fort, fort, fort, Puis à se débattre – violemment, violemment, Puis il se met à parler – haut, haut, haut :

« Je suis le prince des harengs saurs – secs, secs, secs, Je suis le roi des poissons – morts, morts, morts, Je suis l’esprit du grand mur – blanc, nu, nu, Je suis le génie du clou – pointu, pointu, pointu, Je suis le maître de la ficelle – gros, gros, gros, Je suis le dieu du fusain – noir, noir, noir ! »

Source : Poésie française – Charles Cros, Le Hareng saur poesie-francaise.fr





Le Fleuve


Je suis le fleuve, et ma source est dans les montagnes, Là où les neiges éternelles dorment sous les cieux. Je descends, je m’élance, je bondis, je me déchaîne, Et j’emporte avec moi les rochers et les lieux.

Je suis le fleuve, et mon lit est large et profond, J’y roule des forêts, des villes, des amours. Je suis le fleuve, et mon flot est un chant sans fin, Un chant qui monte, un chant qui descend, un chant toujours.

Je suis le fleuve, et j’ai vu les siècles passer, J’ai vu les rois, les dieux, les héros, les fous. J’ai vu les guerres, les paix, les haines, les baisers, Et j’ai tout emporté dans mon courant fou.

Je suis le fleuve, et je vais vers la mer immense, Là où tout finit, là où tout recommence. Je suis le fleuve, et je chante ma chanson, Une chanson d’eau, de boue, de soleil et d’horizon.

Source : Poetica.fr – Charles Cros, Le Fleuve poetica.fr+1




Croquis


Je t’ai vue un soir, pâle et tremblante, Assise au bord d’un lac silencieux. Tes yeux étaient deux étoiles mourantes, Et ton sourire un éclair dans les cieux.

Je t’ai vue un soir, et depuis ce jour, Mon cœur est comme un oiseau sans nid. Il bat, il saigne, il chante son amour, Et ne sait plus où poser, où dormir.

Je t’ai vue un soir, et tout est changé, Le monde est vide, et je suis seul. Mon âme est un jardin dévasté, Où plus rien ne fleurit, où plus rien ne rit.

Je t’ai vue un soir, et je t’aime encore, Comme on aime un rêve qui n’est plus. Comme on aime un astre qui s’efface, Comme on aime une ombre qui fuit.

Source : Bonjour Poésie – Charles Cros, Croquis bonjourpoesie.fr





La Plainte du Mendiant


Je suis le mendiant, le pauvre, le misérable, Celui qui n’a ni pain, ni feu, ni lit. Je suis celui que le monde trouve méprisable, Celui qui tend la main et qu’on ne voit pas.

Je suis le mendiant, et je chante ma peine, Ma peine est un chant qui n’a pas de fin. Je chante l’hiver, la faim, la haine, Et les hommes qui passent sans me tendre la main.

Je suis le mendiant, et je ris parfois, Quand le vin me réchauffe et que j’oublie. Mais le lendemain, la faim est toujours là, Et la nuit est froide, et la vie est un supplice.

Je suis le mendiant, et je mourrai un jour, Sans que personne ne pleure, sans que personne ne sache. Je mourrai comme j’ai vécu, dans l’oubli, Et la terre me prendra, et ce sera la fin.

Source : Poèmes.co – Charles Cros, La Plainte du Mendiant poemes.co




Le Collier de griffes


Je porte un collier de griffes autour de mon cou,

Griffes de tigre, griffes de lion, griffes d’aigle.

Elles me déchirent, elles me saignent,

Mais je ne peux ni ne veux les enlever.

Ces griffes sont mes amours, mes haines,

Mes rêves, mes peurs, mes espoirs.

Elles sont la marque de ma vie,

Elles sont le poids de mes souvenirs.

Je porte ce collier comme une couronne,

Une couronne de douleur et de gloire.

Je suis le roi des blessés, le prince des fous,

Celui qui rit et qui pleure, qui vit et qui meurt.

Un jour, peut-être, je briserai ce collier,

Un jour, peut-être, je serai libre.

Mais pour l’instant, je le porte,

Et je chante ma chanson de griffes et de sang.

Source : Un Jour Un Poème – Charles Cros, Le Collier de griffes unjourunpoeme.fr




PRÉSENTATION


Charles Cros, né le 1er octobre 1842 à Fabrezan (Aude) et mort le 9 août 1888 à Paris, est à la fois un poète et un inventeur français, figure emblématique de la bohème parisienne du XIXe siècle. Issu d’une famille de professeurs et d’artistes, il grandit dans un milieu où littérature et sciences se mêlent étroitement. Après des études de médecine abandonnées, il se consacre à la poésie et à la recherche scientifique, devenant l’un des esprits les plus originaux et éclectiques de son époque.

Cros est surtout connu pour ses inventions, notamment le procédé de photographie en couleur et le paléophone (ancêtre du phonographe), qu’il conçoit avant Edison mais ne parvient pas à réaliser faute de moyens. Cependant, c’est son œuvre poétique, longtemps méconnue, qui lui vaut aujourd’hui une place de choix dans l’histoire de la littérature. Son style, à la fois lyrique, humoristique et subversif, préfigure le surréalisme et influence des générations de poètes.

Ses recueils les plus célèbres, Le Coffret de santal (1873) et Le Collier de griffes (publié à titre posthume en 1908), révèlent un poète sensible, tourmenté, et d’une grande modernité. Cros manie avec virtuosité les jeux de mots, les répétitions, et les images frappantes, créant une poésie à la fois visuelle et musicale. Il fréquente les cercles littéraires parisiens, notamment les Hydropathes et les Zutistes, où il côtoie Verlaine, Rimbaud, et Mallarmé. Sa vie, marquée par la bohème, la pauvreté et une santé fragile, se reflète dans une œuvre où se mêlent tendresse, ironie et désenchantement.

Charles Cros meurt dans l’oubli et la misère, mais son œuvre, redécouverte au XXe siècle, est aujourd’hui considérée comme l’une des plus originales de la poésie française. Il laisse derrière lui une production variée : poèmes, monologues, contes, et textes scientifiques, tous marqués par une imagination débordante et un esprit libre.





BIBLIOGRAPHIE

  • Charles Cros, Le Coffret de santal, Gallimard, 1873.
  • Charles Cros, Le Collier de griffes, Gallimard, 1908 (posthume).
  • Charles Cros, Œuvres complètes, édition établie par Louis Forestier et Pierre-Olivier Walzer, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1970.
  • Louis Forestier, Charles Cros, l’homme et l’œuvre, Seghers, 1969.
  • Henri Parisot, Charles Cros, poète et inventeur, Gallimard, 1954.
  • Poésie française – Charles Cros
  • Poetica.fr – Charles Cros
  • Un Jour Un Poème – Charles Cros poesie-francaise.fr+3