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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

182 - ZOOM FERLINGHETTI

Lawrence Ferlinghetti (1919-2021). Poète, éditeur et figure de proue de la Beat Generation, il est le fondateur de la célèbre librairie et maison d'édition City Lights à San Francisco. Sa poésie, accessible, orale et profondément engagée, cherche à sortir les vers des bibliothèques pour les ramener dans la rue. Il croyait que l'art devait être un outil de changement social et une célébration de la vie ordinaire.



I. Un Coney Island de l'esprit (Extrait - Poème n°15)


Constamment en train de risquer l'absurdité et la mort chaque fois qu'il se produit au-dessus des têtes de son public le poète comme un acrobate grimpe sur des rimes jusqu'à un fil de fer de sa propre fabrication et s'avance en équilibre sur des poutres de bois vers l'autre côté de la journée faisant des entrechats et des tours de passe-passe et d'autres théâtralités hautes en couleur et tout cela sans rien d'autre que sa propre position réaliste pour tenir son pas dans l'air pur de l'existence


Source : Lawrence Ferlinghetti, A Coney Island of the Mind, Éditions Maelström




II. Je regarde le monde (Extrait )


Je regarde le monde à travers les yeux de celui qui n'a pas encore été corrompu par la promesse du profit ou la peur de la perte. Je vois les collines de San Francisco comme des vagues de terre pétrifiée et les gens qui y marchent comme des marins sur un pont instable.

Je regarde le monde et je vois que tout est à refaire, que les mots ont été volés par les marchands, que le silence a été vendu aux enchères. Mais je vois aussi la lumière qui s'accroche aux vitres des cafés et l'espoir qui survit dans le rire d'un enfant qui ne sait pas encore que le temps est un voleur.


Source : Lawrence Ferlinghetti, Poésies Vagabondes, Éditions Castor Astral



III. Manifeste Populiste (Extrait)


Poètes, sortez de vos placards, Ouvrez vos fenêtres, ouvrez vos portes, Vous avez été terrés trop longtemps dans vos mondes fermés. Sortez dans la rue, parmi les gens, Apprenez leur langue, écoutez leur cri. La poésie n'est pas une chose morte dans un livre de classe, C'est un animal sauvage qui court sur les trottoirs de la ville.

Cessez de polir vos métaphores pendant que le monde brûle. Dites la vérité, même si elle est brute, Même si elle ne rime pas. Le peuple attend une parole qui ne soit pas un mensonge, Une parole qui ait le goût du pain et l'odeur de la pluie.


Source : Lawrence Ferlinghetti, Manifestes, Éditions City Lights / Christian Bourgois




IV. Dans les meilleures scènes de Goya (Extrait)


Dans les meilleures scènes de Goya on semble voir les gens du monde exactement au moment où ils reçurent pour la première fois le titre de « l'humanité souffrante » Ils s'entassent sur les pages dans une vraie panique de l'être

On dirait qu'on peut les entendre gémir et bouger sous la main du peintre.

Et nous aujourd'hui nous sommes ces mêmes gens sur ces mêmes routes de poussière poursuivis par les mêmes monstres de la raison et de la guerre

Seuls les paysages ont changé, remplacés par des autoroutes de béton et des panneaux publicitaires qui nous disent quoi désirer pendant que nous mourons de soif.


Source : Lawrence Ferlinghetti, Un Coney Island de l'esprit, Éditions Maelström



V. Le cri du monde (Texte intégral)


Le monde est un bel endroit où naître si l'on ne craint pas que le bonheur ne soit pas toujours une affaire si amusante si l'on ne craint pas une petite touche d'enfer de temps en temps juste au moment où tout va pour le mieux parce que même au paradis ils ne chantent pas tout le temps.

Le monde est un bel endroit où naître si l'on ne craint pas que les gens meurent tout le temps ou s'affament juste un peu pendant un certain temps ce qui n'est pas si mal si ce n'est pas vous.

Oh le monde est un bel endroit pour y flâner si l'on ne craint pas que quelques têtes brûlées ne fassent tout sauter avec leurs bombes de justice. Oui, le monde est le meilleur endroit qui soit pour faire toutes sortes de choses drôles et de scènes d'amour et pour chanter des chansons et boire du vin si l'on n'a pas peur que la mort ne vienne bientôt tout arrêter.


Source : Lawrence Ferlinghetti, A Coney Island of the Mind, Éditions Maelström



Présentation


Lawrence Ferlinghetti est le lien vital entre la poésie et la liberté d'expression.

  • City Lights : En fondant cette librairie à San Francisco, il a créé un sanctuaire pour la dissidence littéraire. C'est lui qui a publié Howl d'Allen Ginsberg, affrontant un procès mémorable pour obscénité qu'il a gagné, marquant une victoire historique pour la liberté de publication.
  • Le style oral : Sa poésie est faite pour être déclamée avec du jazz en fond sonore. Il utilise des espaces blancs pour indiquer le rythme de la respiration. Sa langue est simple, directe, souvent humoristique, mais toujours chargée d'une critique acerbe du matérialisme américain.
  • Le Populisme poétique : Il refusait l'idée que la poésie appartienne à une élite. Pour lui, le poète est un "acrobate" qui doit prendre des risques devant le public pour éveiller les consciences.


Bibliographie


  • Un Coney Island de l'esprit, Éditions Maelström. (Son chef-d'œuvre, l'un des livres de poésie les plus vendus au monde).
  • Poésies Vagabondes, Éditions Castor Astral.
  • Little Boy (Roman autobiographique), Éditions du Seuil.
  • Neeli Cherkovski, Ferlinghetti: A Biography, Doubleday.