Le dépôt
295 - ZOOM RABBE
POÈMES
Extrait de La Pipe
La pipe est un objet mystérieux, un compagnon fidèle, un confident silencieux. Elle est là, posée sur la table, près de l’encrier, à côté des livres ouverts et des feuilles jaunies. Elle attend, patiente, comme un chien couché aux pieds de son maître. Elle sait que bientôt, la main tremblante viendra la saisir, la caresser, la remplir de ce tabac noir qui sent la terre et le feu.
Quand la nuit tombe, quand les ombres s’allongent, quand le silence devient trop lourd, la pipe s’allume. Une petite flamme danse, hésitante, puis s’éteint dans un nuage de fumée bleue. La fumée monte, s’enroule, se dissout. Elle emporte avec elle les pensées noires, les souvenirs amers, les regrets inutiles. Elle les disperse dans l’air, comme une prière murmurée dans le vent.
La pipe fume, et l’homme rêve. Il voit des visages, des paysages, des scènes d’un autre temps. Il voit ce qu’il a été, ce qu’il aurait pu être, ce qu’il ne sera jamais. La fumée dessine des formes éphémères, des chimères qui s’évanouissent avant d’avoir pris corps. L’homme sourit, triste et résigné. Il sait que ces rêves ne sont que fumée, mais il les aime quand même.
Quand la pipe s’éteint, quand le tabac n’est plus que cendres, l’homme reste seul avec son silence. Il regarde la pipe, vide et froide, et il se dit que demain, peut-être, il la remplira encore. Peut-être.
Source : Wikisource – Alphonse Rabbe, Album d’un pessimiste fr.wikisource.org
Extrait de Le Poignard
Le poignard est un objet cruel et beau. Il brille, froid et dur, sous la lumière tremblante de la bougie. Sa lame est fine, effilée, impitoyable. Elle promet une délivrance rapide, une fin sans douleur, un repos éternel. Le manche, incrusté de pierres noires, semble fait pour la main qui le serre, comme si les deux étaient destinés l’un à l’autre depuis toujours.
Je l’ai acheté un soir d’hiver, dans une boutique sombre et étroite, tenue par un vieil homme aux yeux pâles. Il m’a regardé longuement, sans rien dire, puis il a enveloppé le poignard dans un morceau de soie rouge. « C’est un bel objet, a-t-il murmuré. Il a déjà servi. » J’ai payé sans discuter, sans poser de questions. Je savais que cet objet était fait pour moi, que notre rencontre était inévitable.
Depuis, il ne me quitte plus. Il est là, posé sur ma table de nuit, à portée de main. Parfois, je le prends, je le fais tourner entre mes doigts, je caresse la lame du bout du pouce. Je sens son tranchant, sa froideur, sa promesse. Je me dis que ce serait si simple, si facile. Un geste, un seul, et tout serait fini. Plus de douleur, plus de honte, plus de désespoir. Juste le silence, l’oubli, la paix.
Mais je ne l’ai pas encore fait. Peut-être par peur, peut-être par lâcheté, peut-être parce qu’au fond de moi, une petite voix murmure que la vie, même si elle est un enfer, est encore la vie. Alors le poignard reste là, patient, attendant son heure. Et moi, je reste là, à côté de lui, à attendre je ne sais quoi.
Source : Wikisource – Alphonse Rabbe, Album d’un pessimiste fr.wikisource.org
Extrait de Philosophie du désespoir
Le désespoir est une maladie de l’âme, un cancer qui ronge lentement, sûrement, sans pitié. Il commence par un simple doute, une petite ombre au coin de l’esprit. Puis il grandit, s’étend, envahit tout. Il transforme les joies en regrets, les espoirs en illusions, les rêves en cauchemars. Il fait de chaque jour une épreuve, de chaque nuit un supplice.
Je me souviens du temps où j’étais heureux. Ou du moins, où je croyais l’être. J’avais des amis, des projets, des passions. Je riais, je parlais, je vivais. Puis la maladie est venue. D’abord discrète, presque imperceptible. Une fatigue persistante, un goût de cendres dans la bouche, une tristesse sans raison. Puis les symptômes se sont aggravés. Les amis ont disparu, les projets se sont effondrés, les passions se sont éteintes. Il ne restait plus que moi, face à moi-même, face à mon désespoir.
Aujourd’hui, je ne crois plus en rien. Ni en Dieu, ni en l’homme, ni en l’amour, ni en la justice. Tout n’est que mensonge, trahison, illusion. La vie est une farce cruelle, une comédie absurde, un cauchemar sans fin. La mort est la seule vérité, le seul refuge, la seule délivrance. Je l’attends, je l’appelle, je la désire. Elle est ma seule amie, ma seule consolation, ma seule espérance.
Pourtant, malgré tout, il reste en moi une étrange lucidité. Je vois clairement l’abîme vers lequel je me précipite, mais je ne peux m’empêcher d’y aller. C’est comme si une force invisible, plus forte que moi, me poussait vers ma perte. Peut-être est-ce le destin, peut-être est-ce la folie, peut-être est-ce simplement la nature humaine. Quoi qu’il en soit, je sais que je ne peux ni ne veux lutter. Je me laisse emporter, je me laisse couler, je me laisse mourir.
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Extrait de L’Enfer d’un maudit
Je suis un maudit. Un damné. Un réprouvé. Je porte en moi une malédiction, une souillure, une tache indélébile. Je ne sais ni d’où elle vient, ni pourquoi elle est là, mais je la sens, je la vois, je la vis. Elle est en moi comme un poison, comme un feu, comme une bête sauvage. Elle me dévore, elle me consume, elle me détruit.
Je me souviens du jour où tout a basculé. Ce jour-là, j’ai senti que quelque chose en moi se brisait, que quelque chose se corrompait, que quelque chose mourait. Depuis, je ne suis plus le même. Je ne suis plus rien. Je ne suis qu’une ombre, qu’un fantôme, qu’un mort-vivant. Je traîne ma misère, ma honte, ma culpabilité, comme un boulet attaché à ma cheville.
Les autres me fuient. Ils sentent en moi cette malédiction, cette puanteur, cette horreur. Ils détournent les yeux, ils chuchotent, ils me méprisent. Je ne leur en veux pas. Je me méprise moi-même. Je suis un monstre, un lépreux, un paria. Je ne mérite ni pitié, ni amour, ni rédemption. Je mérite seulement l’oubli, l’exil, la mort.
Pourtant, malgré tout, il me reste une lueur d’espoir. Une folle, une désespérée, une impossible espérance. Peut-être que la mort n’est pas une fin, mais un commencement. Peut-être que dans l’au-delà, je trouverai la paix, le pardon, la rédemption. Peut-être que là-bas, je serai enfin libéré de ma malédiction, de ma souffrance, de moi-même.
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Extrait de Tristes Loisirs
Les loisirs sont des moments vides, des instants suspendus, des parenthèses sans saveur. Ils devraient être des sources de joie, de détente, de bonheur, mais pour moi, ils ne sont que des rappels douloureux de mon inutilité, de mon ennui, de mon désœuvrement. Je ne sais que faire de ces heures interminables, de ces journées sans but, de ces nuits sans sommeil.
Je lis, mais les mots glissent sur moi sans me toucher. J’écris, mais les phrases sonnent creuses, sans vie, sans âme. Je marche, mais les rues sont désertes, les visages fermés, les cœurs indifférents. Je rêve, mais mes rêves sont des cauchemars, des fantasmes sans espoir, des illusions sans lendemain.
Parfois, je m’assieds devant le miroir et je me regarde. Je vois un visage défait, des yeux cernés, une bouche amère. Je vois un homme brisé, un homme vaincu, un homme mort. Je me demande qui je suis, ce que je fais là, pourquoi je continue. Je n’ai pas de réponse. Il n’y a que le silence, l’attente, l’absence.
Alors je me lève, je prends ma pipe, je la remplis, je l’allume. La fumée monte, s’enroule, se dissout. Elle emporte avec elle mes pensées, mes souvenirs, mes regrets. Elle les disperse dans l’air, comme une prière murmurée dans le vent. Et je reste là, immobile, à fumer, à rêver, à attendre je ne sais quoi.
Source : Wikisource – Alphonse Rabbe, Album d’un pessimiste fr.wikisource.org
PRÉSENTATION
Alphonse Rabbe, né le 18 juillet 1784 à Riez (Alpes-de-Haute-Provence) et mort le 31 décembre 1829 à Paris, est un écrivain, journaliste, historien et poète en prose français, figure majeure et tragique du romantisme noir. Doté d’un esprit brillant et d’un physique séduisant, il semblait promis à un avenir radieux, mais sa vie bascula lorsqu’il contracta la syphilis lors de la guerre d’Espagne, où il servait comme administrateur militaire. Cette maladie, qui le défigura et altéra progressivement sa santé physique et mentale, marqua le début d’une descente aux enfers, tant personnelle que littéraire.
Rabbe est surtout connu pour son œuvre posthume, Album d’un pessimiste, publiée en 1835 et préfacée par un poème de Victor Hugo. Ce recueil, composé de poèmes en prose, d’essais, de maximes et de fragments autobiographiques, est un témoignage poignant de sa souffrance, de son désespoir et de sa quête désespérée de sens. Divisé en trois parties — Philosophie du désespoir, L’Enfer d’un maudit et Tristes Loisirs —, l’ouvrage explore des thèmes comme la douleur physique et morale, la trahison, la solitude, la mort et la rédemption. Rabbe y mêle une prose ciselée, une ironie amère et une lucidité implacable, faisant de son œuvre un modèle du genre et une source d’inspiration pour des auteurs comme Baudelaire et Breton.
Journaliste et critique d’art, Rabbe collabora à plusieurs revues et journaux, où il défendit des idées libérales et romantiques, tout en menant une vie marquée par la pauvreté, la maladie et une dépendance croissante à l’opium. Son suicide, en 1829, fut à la fois un acte de désespoir et une tentative de donner un sens à une existence devenue insupportable. Il laissa derrière lui une œuvre fragmentaire mais puissante, où se mêlent la révolte, la résignation et une étrange beauté, née de la confrontation avec l’abîme.
Rabbe incarne ainsi une figure romantique par excellence : celle de l’artiste maudit, déchiré entre le désir de vivre et l’appel de la mort, entre la quête de l’absolu et la conscience de l’échec. Son style, à la fois classique et moderne, a influencé des générations d’écrivains, et son Album d’un pessimiste reste un texte fondateur du romantisme noir, célébré pour sa profondeur et son audace.
BIBLIOGRAPHIE
- Alphonse Rabbe, Album d’un pessimiste, préface de Victor Hugo, Gallimard, 1991.
- Alphonse Rabbe, Œuvres posthumes, éditions José Corti, 1991.
- Lucienne de Wieclawik, Alphonse Rabbe dans la mêlée politique et littéraire de la Restauration, Librairie Nizet, 1963.
- Wikisource – Alphonse Rabbe, Album d’un pessimiste
- Encyclopédie Universalis – Alphonse Rabbe
- Babelio – Alphonse Rabbe universalis.fr+2