Le dépôt
375 - ZOOM BISCHEL
Textes
Inventer des noms est une façon de recommencer le monde. Si je décide que la table s appelle tapis et que la chaise s appelle réveil, je ne change pas seulement les mots, je change ma relation aux choses. L habitude est une croûte qui nous empêche de voir la singularité de ce qui nous entoure. On croit connaître sa propre maison, son propre quartier, mais on ne fait que reconnaître des étiquettes. Un homme qui s ennuie est un homme qui a cessé d être un inventeur. Il faut savoir briser les miroirs de la routine pour retrouver la surprise d exister. Chaque objet, même le plus humble, possède une vie secrète que le langage ordinaire s efforce de domestiquer. Mon travail est de rendre à ces objets leur étrangeté, leur solitude, leur dignité de choses qui ne demandent rien à personne. https://www.viceversa-litterature.ch/author/139
Il y a une beauté dans l échec, une forme de courage dans la répétition de ce qui ne mène à rien. Je regarde l homme qui veut prouver que la terre est plate ou celui qui attend un train qui ne viendra jamais. Ces êtres que l on dit marginaux ou fous sont les seuls qui prennent la vie au sérieux, car ils refusent de se plier à la dictature de l évidence. On nous apprend à être efficaces, à réussir, à aller d un point A à un point B par le chemin le plus court. Mais le vrai chemin est celui qui bifurque, celui qui s arrête devant une flaque d eau pour y contempler le reflet d un nuage. Écrire des histoires très courtes, c est tenter de saisir cet instant où le sens vacille, où la certitude se fissure. C est une célébration de la fragilité humaine face à l immensité du silence. https://www.letemps.ch/culture/peter-bichsel-le-maitre-des-histoires-courtes
Le train est ma véritable patrie, l espace où je me sens le plus à ma place. Dans un wagon, on est entre deux mondes, dans un temps suspendu qui n appartient à personne. Je regarde les visages des voyageurs, j écoute les bribes de conversations, et j imagine les vies qui se cachent derrière ces masques de fatigue ou d indifférence. Nous sommes tous des passagers clandestins de notre propre existence, espérant secrètement que le voyage ne finira jamais. La littérature est un voyage immobile, une façon de traverser des frontières sans quitter sa chaise. Elle nous permet de rejoindre l autre dans sa solitude la plus profonde, de partager avec lui ce sentiment d étrangeté que nous éprouvons tous devant la marche du monde. Un bon livre est celui qui nous laisse un peu plus seuls, mais d une solitude plus riche. https://www.rts.ch/archives/tv/culture/3436034-peter-bichsel.html
Je ne crois pas aux grandes idées, je ne crois qu aux petites anecdotes. Une idée est un mur qui nous sépare de la réalité, une anecdote est une fenêtre qui s ouvre sur elle. On peut débattre pendant des heures de la liberté ou de la justice sans jamais s approcher de la vérité d un homme qui cherche ses clés sous un réverbère. La vie se joue dans les détails, dans les silences entre les mots, dans la façon dont on pose une tasse sur une soucoupe. Mon écriture cherche à atteindre ce degré zéro de la narration, là où le spectaculaire s efface devant l ordinaire. Il n y a rien de plus mystérieux qu une vie qui semble ne rien avoir à raconter. C est là que se cache la véritable poésie, dans l obstination des jours qui se ressemblent et dans la petite musique des habitudes. https://www.retronews.fr/journal/gazette-de-lausanne/29-decembre-1964/345/2681537/1
Écrire pour les enfants, c est écrire pour la part de nous qui n a pas encore été corrompue par l explication. Un enfant accepte que le monde soit incompréhensible, il ne cherche pas de raisons, il cherche des images. Il sait que les mots sont des jouets sérieux. Quand je raconte l histoire de l oncle qui voulait tout savoir ou du vieil homme qui ne voulait plus parler, je m adresse à cette curiosité brute qui est le moteur de toute connaissance. Nous perdons notre enfance au moment où nous commençons à vouloir tout comprendre. Vieillir, c est peut-être apprendre à désapprendre, à retrouver cet état d étonnement devant le fait que le soleil se lève chaque matin. La littérature est une enfance retrouvée, une façon de continuer à jouer avec le feu du langage sans se brûler les ailes. https://www.bibliotheca-reveriana.ch/peter-bichsel-l-art-de-la-miniature
Présentation de l auteur
Peter Bichsel, né en 1935 à Lucerne, est l un des écrivains les plus célèbres et les plus appréciés de la littérature suisse contemporaine de langue allemande. Membre du Groupe 47, il s est imposé dès ses débuts avec un style d une économie extrême, privilégiant la forme de la nouvelle très courte ou du "mini-récit". Son œuvre, traduite dans le monde entier, explore avec une ironie douce et une grande mélancolie le thème de l incommunicabilité, de la solitude et de l absurdité du quotidien. Instituteur de formation, il a gardé de cette expérience un sens aigu de la pédagogie du regard, invitant ses lecteurs à s étonner de l ordinaire. Chroniqueur influent et voyageur passionné par les chemins de fer, il a su créer un univers littéraire unique où la simplicité devient une forme supérieure d élégance intellectuelle.
Bibliographie
En attendant elle (Eigentlich möchte Frau Blum den Milchmann kennenlernen), 1964. Les Saisons (Die Jahreszeiten), 1967. Histoires enfantines (Kindergeschichten), 1969. Le Lecteur, le Narrateur (Der Leser, das Erzählen), 1982. Cher monsieur Schweigen (Zur Stadt Paris), 1993. Tout ce que j ai écrit (Alles von mir gelernt), 2000.