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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

393 - ZOOM GU CHENG

Textes



J ai les yeux noirs mais je les utilise pour chercher la lumière dans la nuit la plus profonde. Le monde est une forêt de miroirs brisés où chaque éclat tente de capturer un morceau de ciel. Je marche sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller les ombres qui dorment sous les racines des arbres. La poésie est mon chapeau de feutre blanc ma protection contre la pluie de cendres qui tombe sur nos espoirs. Je veux être un enfant éternel un rêveur qui construit des châteaux de sable au milieu des tempêtes de l histoire. Les mots sont mes jouets préférés les seuls qui ne se cassent pas quand on les serre trop fort contre son cœur. Je cherche la transparence absolue le point où le regard et la chose ne font plus qu un dans la clarté de l aurore. https://www.poetryfoundation.org/poets/gu-cheng





La ville est un labyrinthe de béton où les âmes s égarent comme des insectes attirés par des lumières factices. Je préfère le silence des champs le murmure des herbes folles la solitude des sentiers qui ne mènent nulle part. J ai construit ma maison avec des poèmes pour m abriter du bruit et de la fureur des hommes. Chaque vers est une brique chaque strophe est une fenêtre ouverte sur l imaginaire. On me dit que je suis fou car je parle aux oiseaux et aux nuages mais qui est le plus fou de celui qui écoute la nature ou de celui qui la détruit ? Je cherche la pureté originelle celle qui existait avant que le langage ne devienne un outil de pouvoir et de mensonge. Mon encre est faite de rosée et de larmes une eau qui purifie tout ce qu elle touche. https://www.rts.ch/archives/tv/culture/3436034-gu-cheng.html





L amour est une île lointaine où nous cherchons refuge contre les naufrages du temps. J ai voulu créer un paradis terrestre un espace où la beauté serait la seule loi. Mais l île est devenue une prison et l amour est devenu une guerre. Nous sommes des êtres fragiles qui se déchirent en voulant se serrer trop fort. La jalousie est un poison qui s infiltre dans les rêves les plus purs. Je regarde la hache et je vois en elle la fin de tous les poèmes. Pourquoi faut il que la passion se transforme en destruction ? Pourquoi la clarté doit elle toujours s enfoncer dans l ombre ? Je n ai jamais su vivre avec les autres seulement avec les mots et les images que je portais en moi. Mon cœur est une chambre close où le vent de la folie a fini par briser toutes les vitres. https://www.letemps.ch/culture/gu-cheng-le-destin-tragique-du-poete-enfant





Écrire est une malédiction qui ressemble à une bénédiction. On voit tout on sent tout on souffre de tout avec une intensité insupportable. Chaque mot est un cri que l on essaie d étrangler dans sa gorge. Je suis le poète de l innocence perdue celui qui pleure sur les ruines de l enfance. Le monde des adultes est une imposture un théâtre d ombres chinoises où chacun joue un rôle qui n est pas le sien. Je refuse de grandir je refuse d entrer dans la ronde des compromis et des trahisons. Je préfère la mort à la déchéance de l esprit la fin brutale au lent déclin de la sensibilité. Ma poésie est un testament de lumière écrit sur les murs d une cellule invisible. Que l on m oublie comme on oublie un rêve au réveil mais que l on garde la trace de mon passage dans le frisson d une feuille. https://www.viceversa-litterature.ch/author/3784




La fin est proche et je n ai plus peur de l obscurité. J ai rejoint le grand silence celui qui précède la naissance et qui suit la mort. Ma hache a parlé ma plume s est brisée le cercle est bouclé. Je pars vers l île des morts avec mon chapeau de feutre et mes poèmes inachevés. Ne cherchez pas d explications à mon geste cherchez seulement la beauté dans ce que j ai laissé derrière moi. La vie était trop lourde pour mes épaules de papier trop bruyante pour mes oreilles de cristal. Je m enfonce dans la terre pour devenir une racine une graine une particule de poussière dans l immensité du cosmos. Le poète enfant s est endormi pour de bon mais son rêve continue de flotter sur les eaux calmes du souvenir. Adieu monde de fer et de sang je retourne à la paix des étoiles. https://www.bibliotheca-reveriana.ch/gu-cheng-le-poete-au-chapeau-de-feutre





Présentation de l auteur



Gu Cheng, né en 1956 à Pékin et mort en 1993 sur l île de Waiheke en Nouvelle Zélande, est sans doute la figure la plus tragique et la plus fascinante de la poésie obscure. Fils d un poète officiel, il commença à écrire très jeune et devint rapidement une icône de sa génération avec son célèbre chapeau de feutre blanc fabriqué à partir d une jambe de pantalon. Sa poésie, empreinte d un lyrisme enfantin, d une quête de pureté absolue et d une sensibilité à fleur de peau, tranchait radicalement avec la violence de l époque. Après avoir quitté la Chine, il s installa dans une communauté isolée en Nouvelle Zélande avec sa femme Xie Ye. Sa quête d utopie tourna au drame passionnel et psychotique, se terminant par le meurtre de son épouse et son propre suicide, laissant derrière lui une œuvre hantée par l innocence et la destruction.



Bibliographie

Nameless Flowers (Fleurs sans nom), 1968-1971. Selected Poems of Gu Cheng, 1985. The Eulogy of the World (L éloge du monde), 1986. Quicksilver (Vif argent), 1990. Ying er (Le royaume des filles), roman posthume, 1993. Sea Basket (Panier de mer), recueil posthume.