Le dépôt
102 - ZOOM DEPESTRE
René Depestre, le poète de l'érotisme solaire et de la "négritude décapée", dont la voix nomade a traversé les révolutions et les continents pour chanter la joie de vivre et la dignité humaine.
Un arc-en-ciel pour l'Occident chrétien (Extrait)
Je suis un nègre tempête
Un nègre debout dans la foudre
Un nègre qui a mangé le pain des nuages
Et qui boit le vin des météores !
Je ne viens pas vers vous avec des mains de suppliant
Mais avec un cœur de volcan et des yeux de braise.
J’ai vu mes frères mourir dans les champs de coton
J’ai vu mes sœurs vendues comme du bétail à la foire
Et pourtant je chante la joie de la terre
Et pourtant je célèbre la lumière du jour.
Car mon sang est un fleuve qui ne connaît pas de barrage
Et mon âme est un oiseau qui se moque des cages.
Je suis l'étincelle qui met le feu à la paille des vieux dogmes
Et le rire qui déchire le masque de vos hypocrisies !
Lien source : Gallimard - Un arc-en-ciel pour l'Occident chrétien
Ode à la femme noire
Ta peau est une nuit de velours et de soie
Où scintillent les étoiles de ma joie.
Tu es la terre nourricière et le fruit mûr
La source d'eau vive dans le désert le plus dur.
Tes seins sont des collines de lait et de miel
Tes yeux des fenêtres ouvertes sur le ciel.
Je chante ton corps comme on chante une prière
Avec la ferveur d'un amant et la force d'une pierre.
Tu es la gardienne des rythmes et des chants
Celle qui fait danser le vent dans les champs.
En toi je retrouve mes racines perdues
Et la fierté d'un peuple aux mains nues.
Ta beauté est un cri de liberté et d'espoir
Qui illumine le monde dans le noir du soir.
Lien source : Éditions Actes Sud - Anthologie personnelle
Journal d'un animal marin (Extrait)
Je suis une bête de mer et de soleil
Qui ne dort jamais du même sommeil.
Mon élément est le sel et l'écume
Ma patrie est l'eau qui fume.
J'ai traversé les océans de la solitude
Pour trouver la perle de la certitude.
J'ai vu des cités de corail et des forêts d'algues
Où les poissons chantent des psaumes et des vagues.
Rien ne m'arrête dans ma course insensée
Car je suis porté par le flux de la pensée.
Le monde est un grand aquarium de lumière
Où chaque être est une paillette de poussière.
Je nage vers l'horizon sans jamais me lasser
Heureux de sentir le temps sur ma peau glisser.
Lien source : Gallimard - Journal d'un animal marin
Poète à Cuba
Le soleil de la Havane est un tambour de feu
Qui fait battre le sang dans les veines du jeu.
Ici la révolution a le goût du rhum et du tabac
Et la liberté danse au rythme du cha-cha-cha.
J'ai vu les visages illuminés par l'espoir
Et les mains qui construisent le monde de demain soir.
La poésie n'est plus un luxe de salon
Mais un fusil chargé de mots et de chansons.
On écrit l'histoire sur les murs des cités
Avec le sang des martyrs et la soif de vérité.
Je suis le témoin de cette aube nouvelle
Qui se lève sur l'île comme une étincelle.
Cuba est un cœur qui bat pour la terre entière
Un fanal allumé dans la nuit de la misère.
Lien source : Éditions Seghers - René Depestre
Éros et la Négritude
L'amour est le moteur de ma révolution
Le feu qui consume ma propre aliénation.
Ma négritude n'est pas une prison de peau
Mais un élan charnel vers ce qu'il y a de plus beau. J
e célèbre le sexe comme une force de vie
Une manière d'être au monde sans aucune envie.
Éros est mon guide dans le dédale des jours
Le dieu qui transforme la haine en amours.
Il n'y a pas de liberté sans la joie du corps
Sans le plaisir qui défie la puissance du sort.
Je suis un nègre épanoui dans sa propre chair
Qui trouve son paradis au milieu de l'enfer.
Ma poésie est une caresse et un cri de joie
Un hymne à la femme et à tout ce qui me déploie.
Lien source : Gallimard - En état de poésie
Présentation
La poésie de René Depestre est un jaillissement de sève et de lumière. S'éloignant d'une négritude parfois jugée trop mélancolique ou fixée sur le passé, il a prôné un "métissage culturel" et une poétique du corps triomphant. Son style mêle la ferveur militante à un érotisme sacré, utilisant le vaudou non comme un folklore, mais comme une structure de l'imaginaire capable de réenchanter le monde. Pour Depestre, le poète doit être un "animal marin", fluide, capable de traverser les frontières idéologiques pour défendre l'essentiel : la souveraineté de la joie et de la vie.
Biographie
René Depestre est né en 1926 à Jacmel, en Haïti. Très jeune, il s'engage dans la lutte politique contre la dictature et publie son premier recueil, Étincelles, à 19 ans. Exilé après la révolution de 1946, il parcourt le monde (France, Tchécoslovaquie, Brésil) avant de s'installer à Cuba pendant vingt ans, où il devient un proche de Fidel Castro et Che Guevara. Déçu par les dérives autoritaires, il quitte l'île pour s'installer en France, à Lézignan-Corbières. Son œuvre a été couronnée par le prix Renaudot (pour son roman Hadriana dans tous mes rêves) et le Grand Prix de poésie de l'Académie française. Il demeure l'un des derniers géants de la littérature caribéenne.
Espace bibliographique
- Étincelles (1945)
- Gerbe de sang (1946)
- Végétations de clarté (1951)
- Un arc-en-ciel pour l'Occident chrétien (1967)
- Poète à Cuba (1976)
- Journal d'un animal marin (1990)
- Hadriana dans tous mes rêves (Roman, 1988)
- En état de poésie (1980)
- Anthologie personnelle (2004)