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339 - ZOOM BROWNING
Textes
Ma dernière duchesse (My Last Duchess) « C’est ma dernière duchesse peinte sur le mur, / On dirait qu’elle est vivante. Je nomme cette pièce / Une merveille, maintenant : les mains de Fra Pandolf / Ont travaillé avec acharnement un jour, et là elle se tient. / [...] Elle avait un cœur — comment dire ? — trop vite réjoui, / Trop facilement impressionné ; elle aimait tout ce qu’elle regardait, / Et ses regards allaient partout. / [...] Ce fut comme si elle rangeait / Mon cadeau d'un nom vieux de neuf cents ans / Au rang du présent de n'importe qui. Qui se serait abaissé / À blâmer une telle futilité ? / [...] Je donnai des ordres ; / Alors tous les sourires s'arrêtèrent ensemble. La voilà, / Comme si elle était vivante. » https://fr.wikisource.org/wiki/Ma_derni%C3%A8re_duchesse
L'Amant de Porphyria (Porphyria's Lover) « La pluie tombait tôt ce soir-là, / Le vent déchaîné était au comble de sa fureur / [...] Porphyria arriva : elle repoussa le froid / Et la tempête, ferma la porte, / Puis s'agenouilla et ranima le foyer moribond. / [...] À cet instant, je sus / Que Porphyria m'adorait : mon cœur s'enfla, / Et alors que je me demandais quoi faire, / J'enroulai trois fois ses longs cheveux d'un jaune de soie / Autour de sa petite gorge, et je l'étranglai. / Elle ne ressentit aucune souffrance ; / J'en suis sûr, elle ne ressentit aucune souffrance. » https://www.poeticous.com/browning/porphyrias-lover?locale=fr
Andrea del Sarto (Le peintre sans faute) « Ah, mais la portée d'un homme doit dépasser sa prise, / Ou à quoi bon le ciel ? [...] / Je peins ce que je vois, ce qu'on me demande de peindre, / Et ce que je sais faire, — Dieu sait que je le fais bien ; / Il n'y a pas d'erreur ici, pas une ligne n'est fausse, / Pas un ton n'est décentré, je l'affirme. / Mais tout le reste manque ! Ce que je fais est fait, / Tandis que d'autres, moins habiles, touchent le divin. / Leurs œuvres échouent, mais elles brûlent de la lumière de Dieu. / Ma perfection n'est que ma propre prison. » https://www.poetryfoundation.org/poems/43745/andrea-del-sarto (Traduction libre)
Rencontre nocturne (Meeting at Night) « La mer grise et la terre longue et noire ; / Et la demi-lune jaune, basse et large ; / Et les petites vagues surprises qui s'élancent / En boucles de feu après leur sommeil, / Alors que je gagne l'anse avec la proue qui pousse, / Et étouffe sa vitesse dans le sable mouillé. / Puis un mille de plage chaude et odorante de mer ; / Trois champs à traverser jusqu'à ce qu'une ferme paraisse ; / Un coup à la vitre, le grattement vif et bleu / D'une allumette que l'on craque, / Et une voix moins haute, dans sa joie et sa crainte, / Que les deux cœurs qui battent l'un contre l'autre ! » https://www.poeticous.com/browning/meeting-at-night?locale=fr
Prospice (Regarde en avant) « Craindre la mort ? — sentir le brouillard dans ma gorge, / La brume dans mon visage, / Quand les neiges commencent et que les rafales dénotent / Que je suis proche du lieu ; / [...] Non ! laisse-moi goûter le tout, faire comme mes pairs / Les héros d'autrefois, / Porter le poids, supporter l'épreuve, / Et alors, une lumière ! / [...] Ô toi, âme de mon âme ! je te serrerai à nouveau, / Et avec Dieu sera le reste ! » https://www.poetryfoundation.org/poems/43770/prospice (Traduction libre)
Présentation
Robert Browning est le créateur du monologue dramatique moderne. Contrairement à Tennyson qui privilégie la mélodie et l'harmonie, Browning s'intéresse à la dissonance et à la psychologie. Dans ses poèmes, un locuteur (souvent un personnage historique ou un marginal) s'adresse à un auditeur muet, révélant involontairement au lecteur ses failles, ses crimes ou sa vanité.
Son style est vigoureux, parfois rugueux et obscur, car il cherche à reproduire les sautes et les détours de la pensée réelle. Sa vie fut aussi marquée par son mariage romanesque avec Elizabeth Barrett Browning, qu'il "enleva" à son père tyrannique pour vivre en Italie. Son œuvre la plus monumentale, L'Anneau et le Livre, raconte un procès pour meurtre à Rome sous douze points de vue différents, préfigurant les techniques narratives du XXe siècle.
Bibliographie
- Browning, Robert. Hommes et Femmes (Men and Women). Traduction de Louis Cazamian, Éditions Aubier-Montaigne, 1938. https://www.aubier.fr/
- Browning, Robert. Poèmes. Traduction de Paul Alfassa et Gilbert de Voisins, Éditions Gallimard, 1921. https://www.gallimard.fr/
- Miller, Betty. Robert Browning: A Portrait. John Murray, 1952 (Biographie psychologique majeure). https://www.johnmurraypress.co.uk/
- Chesterton, G.K. Robert Browning. Macmillan, 1903 (Un essai critique brillant sur son style). https://www.panmacmillan.com/