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336 - ZOOM COLERIDGE
Textes
La Complainte du Vieux Marin (Partie IV) « Seul, seul, tout seul, / Seul sur la mer immense et vide ! / Et jamais un saint n'eut pitié / De mon âme à l'agonie. / Tant de gens, de si beaux gens ! / Et ils gisaient là, tous morts : / Et un millier de milliers de choses visqueuses / Vivaient encore ; et moi aussi. / Je regardais la mer pourrissante, / Et j'en détournais mes yeux ; / Je regardais le pont pourrissant, / Et là gisaient les morts. / Je regardais vers le ciel et j'essayais de prier ; / Mais avant qu'une prière ait pu jaillir, / Un murmure méchant venait et rendait / Mon cœur aussi sec que la poussière. » https://fr.wikisource.org/wiki/La_Complainte_du_vieux_marin
Kubla Khan (Ou un fragment de rêve) « À Xanadu, Kubla Khan fit construire / Un dôme de plaisir majestueux : / Là où Alph, le fleuve sacré, courait / À travers des cavernes démesurées pour l'homme / Jusqu'à une mer sans soleil. / [...] C’était un miracle d’un rare dessein, / Un dôme de plaisir ensoleillé avec des grottes de glace ! / Une jeune fille avec un luth / Dans une vision j'ai vue un jour : / C'était une servante abyssine, / Et sur son luth elle jouait, / Chantant le mont Abora. » https://fr.wikipedia.org/wiki/Kubla_Khan
Christabel (Partie I) « La nuit est fraîche, mais pas brumeuse ; / Est-ce le vent qui gémit si doucement ? / Il n'y a pas de vent assez fort en l'air / Pour faire bouger ce flocon de neige / Qui pend au sommet de la tige du chêne. / Mais regardez ! Quel spectacle étrange ! / Une femme est là, à genoux dans l'ombre, / Vêtue d'une robe de soie blanche, / Si blanche qu'elle semble briller d'elle-même. / Ses pieds sont nus, ses bras sont nus, / Et ses cheveux sont tressés de perles. » https://www.poeticous.com/coleridge/christabel-part-i (Traduction libre)
Souffrance d'Abjection (Dejection: An Ode) « Ô Dame ! nous ne recevons de la Nature que ce que nous lui donnons, / Et dans notre vie seule la Nature vit : / C'est nous qui portons son vêtement de noces ou son linceul ! / Et si nous voulons contempler quelque chose de plus élevé / Que ce monde inanimé et froid [...] / Ah ! de l'âme elle-même doit jaillir / Une lumière, une gloire, un nuage lumineux / Enveloppant la Terre — et de l'âme elle-même doit être envoyée / Une voix douce et puissante, de son propre son / L'édit et l'essence de toutes les joies ! » https://www.persee.fr/doc/etvie_0014-2115_1935_num_50_5_2452
Frost à minuit (Frost at Midnight) « Le givre accomplit son ministère secret, / Sans l'aide d'aucun vent. Le cri du hibou / Est venu une fois, puis s'est tu. / Les habitants de mon gîte, tous endormis, / M'ont laissé à cette solitude qui convient / Aux pensées abstruses. [...] / Mon petit enfant, qui dors à mes côtés, / Puisses-tu errer comme la brise, près des lacs / Et des montagnes sablonneuses, sous les nuages / Qui portent l'image des astres. » https://www.cliffsnotes.com/literature/k/keats-shelley-coleridge-poems/summary-and-analysis-coleridge/frost-at-midnight
Présentation
Samuel Taylor Coleridge est le théoricien et le poète du « surnaturel psychologique ». Co-auteur des Ballades Lyriques avec Wordsworth, il a révolutionné la poésie en y introduisant l'imagination comme puissance créatrice suprême (qu'il nommait Esemplastic power). Son œuvre est hantée par la culpabilité, le rêve et l'altérité.
Contrairement à Wordsworth qui cherchait le sublime dans la nature quotidienne, Coleridge cherchait à rendre le fantastique crédible par le biais de la "suspension volontaire de l'incrédulité". Sa vie fut une lutte constante contre l'addiction à l'opium, qui inspira ses visions les plus hallucinées (Kubla Khan), mais fragilisa sa production. Philosophe et critique immense, il a jeté les bases de la critique littéraire moderne en analysant la structure organique de la poésie.
Bibliographie
- Coleridge, S. T. Poèmes. Traduction de Guy Lévis Mano, Éditions GLM, 1938. https://www.editions-du-sandre.com/
- Coleridge, S. T. La Complainte du vieux marin et autres poèmes. Traduction de Henri Parisot, Gallimard, coll. "Poésie", 1975. https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/La-Complainte-du-vieux-marin-et-autres-poemes
- Holmes, Richard. Coleridge: Early Visions & Coleridge: Darker Reflections. Hodder & Stoughton, 1989/1998. https://www.hodder.co.uk/titles/richard-holmes/coleridge-early-visions/9780340733561/
- Lefebure, Molly. Samuel Taylor Coleridge: A Bondage of Opium. Stein and Day, 1974. https://www.bloomsbury.com/
LA STRUCTURE ORGANIQUE DU POÈME SELON COLERIDGE
La notion de structure organique est l'un des apports théoriques les plus révolutionnaires de Samuel Taylor Coleridge à la critique littéraire. Elle s'oppose radicalement à la conception « mécanique » de la forme qui prévalait au XVIIIe siècle.
Voici le zoom structuré sur ce concept fondamental.
Textes
Biographia Literaria (Chapitre XIV) « Un poème est cette espèce de composition qui s'oppose aux travaux de la science, en ayant pour objet immédiat le plaisir, et non la vérité ; et qui se distingue de toutes les autres espèces [...] en permettant un plaisir tel, issu du tout, qu'il soit compatible avec une satisfaction distincte de chaque élément composant. [...] Comme la plante, l'œuvre ne doit pas sa forme à une main extérieure qui la moule, mais à une force interne qui se déploie. » https://fr.wikisource.org/wiki/Biographia_Literaria_extraits
Conférences sur Shakespeare « La forme organique est innée ; elle se façonne d'elle-même au fur et à mesure qu'elle se développe de l'intérieur, et la plénitude de son développement est une seule et même chose avec la perfection de sa forme extérieure. Telle la nature, telle l'œuvre : la vie est dans le tout, et le tout est dans chaque partie. » https://www.gutenberg.org/ebooks/16203
Essai sur la Méthode « Ce n'est pas une simple juxtaposition de parties, comme les briques d'un mur, mais une croissance où chaque fibre dépend de l'autre. Dans une structure organique, la suppression d'un seul mot n'est pas seulement une perte, c'est une mutilation qui altère la circulation de la vie dans l'ensemble du corps textuel. » https://archive.org/details/essayonmethod00coleuoft
Présentation
Pour Coleridge, la poésie ne doit pas être une « construction » (mécanique), mais une « croissance » (organique).
- Mécanique vs Organique : Une forme mécanique est imposée de l'extérieur (comme un moule à gâteau ou les règles strictes du sonnet classique utilisé sans âme). La forme organique, à l'inverse, naît de l'idée même du poème. Elle est comme un arbre : sa forme finale n'est pas décidée par un jardinier, mais dictée par la graine et son interaction avec l'environnement.
- L'Unité dans la Diversité : Dans un organisme vivant, chaque organe a une fonction propre, mais aucun ne peut survivre sans le tout. Coleridge applique cela au poème : le rythme, la rime, l'image et le sens doivent être si étroitement liés qu'ils deviennent indissociables.
- Le rôle de l'Imagination : C'est l'imagination (Esemplastic power) qui opère cette fusion. Elle "fond" les éléments disparates pour créer une unité nouvelle, un être vivant textuel.
Bibliographie
- Coleridge, S. T. Biographia Literaria. Traduction française partielle dans Poétique du Romantisme anglais, de Christian La Cassagnère, Ellug, 1991. https://books.openedition.org/ugaeditions/1344
- Abrams, M. H. The Mirror and the Lamp: Romantic Theory and the Critical Tradition. Oxford University Press, 1953 (L'ouvrage de référence sur l'analogie organique). https://global.oup.com/academic/product/the-mirror-and-the-lamp-9780195014716
- Orsini, G. N. G. Coleridge and German Idealism. Southern Illinois University Press, 1969 (Sur les sources de la pensée organique chez Kant et Schelling). https://www.siupress.com/
- Richards, I. A. Coleridge on Imagination. Routledge, 1934. https://www.routledge.com/Coleridge-on-Imagination/Richards/p/book/9780415236256