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blanche

Le dépôt

PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

129 - ZOOM MALLARMÉ

Brise marine


La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.

Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux

Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe

Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature !


Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,

Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !

Et, peut-être, les mâts, invitant les orages

Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages

Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...

Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !




Apparition


La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs

Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs

Vaporeuses, tiraient de mourantes violes

De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles.

— C'était le jour béni de ton premier baiser.

Ma songerie aimant à me martyriser

S'enivrait savamment du parfum de tristesse

Que même sans regret et sans altesse

Laisse la cueillaison d'un Rêve au cœur qui l'a cueilli.

J'errais donc, l'œil rivé sur le pavé vieilli

Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue

Et dans le soir, tu m'es en riant apparue

Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté

Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté

Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées

Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.



Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui (Sonnets)



Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui

Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre

Ce lac dur oublié que hante sous le givre

Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !


Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n'avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.


Tout son col secouera cette blanche agonie

Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,

Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.


Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s'immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.



Sainte


À la fenêtre recelant

Le vieux santal vieux se dédorant

De sa viole étincelant

Jadis avec flûte ou mandore,

Est la Sainte pâle, étalant

Le livre vieux qui se déplie

Du Magnificat ruisselant

Jadis selon vêpre et complie :

À ce vitrage d'ostensoir

Que frôle une harpe par l'Ange

Formée avec son vol du soir

Pour la délicate phalange

Du doigt que, sans le vieux santal

Ni le vieux livre, elle balance

Sur le plumage instrumental,

Musicienne du silence.




Éventail (de Madame Mallarmé)


O rêveuse, pour que je plonge

Au pur délice sans chemin,

Sache, par un subtil mensonge,

Garder mon aile dans ta main.

Une fraîcheur de crépuscule

Te vient à chaque battement

Dont le prisonnier recule

L’horizon délicatement.

Vertige ! voici que frissonne

L’espace comme un grand baiser

Qui, fou de naître pour personne,

Ne sait où jaillir ni se poser.

Rien de ce pays résigné

Ne te dira son amertume

Que si ton rire s'est baigné

Dans le miroir de cette plume.


Lien source : Stéphane Mallarmé, Poésies - Bibliothèque Nationale de France


Présentation


Mallarmé pensait que « tout, au monde, existe pour aboutir à un livre ». Pour lui, le poète doit s'effacer au profit de l'« initiative aux mots ».

  • L'Hermétisme : Sa poésie est difficile car elle refuse l'anecdote. Il ne dit pas "la fleur", il évoque "l'absente de tout bouquet". Il cherche l'idée pure.
  • Le Blanc : le blanc est crucial. Il prépare son chef-d'œuvre final, Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, où la disposition des mots sur la page crée une constellation visuelle.
  • L'analogie : Tout est lié par des correspondances secrètes. Un éventail, un bibelot, un cygne sont des clés pour déchiffrer l'Univers.


Bibliographie

  • Poésies (édition posthume de 1899) : Le cœur de son œuvre.
  • Divagations (1897) : Recueil de proses et de critiques où il expose sa théorie du langage.
  • Un coup de dés jamais n'abolira le hasard (1897) : Le texte qui invente la poésie moderne spatiale.
  • Études : Mallarmé par Jean-Pierre Richard (l'étude thématique de référence) ou Henri Mondor (sa biographie monumentale).