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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

365 - ZOOM OSTAIJEN

Textes



Berceuse presque vide. Quand les meubles s'endorment et que la maison devient une boîte pleine de silence, il reste encore un petit bruit de pas dans l'escalier du rêve. C'est le cœur qui bat tout seul, sans savoir pourquoi, comme une horloge qui aurait oublié l'heure. La nuit est une grande main bleue qui caresse le front des villes fatiguées. Dors, petite poupée de chiffon, dors sous la couverture de l'ombre. Les étoiles sont des épingles d'argent qui fixent le ciel au-dessus de nos peurs. Demain est une page que personne n'a encore lue, un pays où les arbres poussent à l'envers et où les oiseaux chantent avec des mots de lumière. https://www.dbnl.org/tekst/osta002verz02_01/osta002verz02_01_0142.php



Musique de ville avec des lanternes qui clignent de l'œil comme des ivrognes joyeux. Le tramway passe en faisant jaillir des étincelles de son chapeau de fer, c'est un dragon électrique qui transporte des passagers fatigués vers des soupers de porcelaine. Les affiches sur les murs hurlent leurs couleurs rouges et jaunes, elles se battent pour attirer le regard du passant qui ne regarde rien. La rue est un fleuve de goudron où les voitures flottent comme des barques mécaniques. Tout bouge, tout vibre, tout s'entrechoque dans une symphonie de klaxons et de cris, et pourtant, au milieu de ce vacarme, il y a un centre vide où la poésie se cache. https://www.dbnl.org/tekst/osta002verz02_01/osta002verz02_01_0085.php



La lune est un disque de fromage blanc posé sur l'assiette noire du ciel. Les chats de gouttière sont les seuls poètes qui comprennent vraiment sa lumière, ils chantent des mélodies dissonantes pour célébrer la nuit. Les cheminées fument des pipes invisibles et racontent des histoires aux nuages qui passent. Le monde est une construction fragile de briques et de désirs, une architecture qui pourrait s'écrouler au moindre souffle de vent. Mais nous restons là, debout sur le pavé, à attendre un signe qui ne vient pas, à chercher dans le reflet des flaques d'eau la preuve que nous ne sommes pas des fantômes. https://www.dbnl.org/tekst/osta002verz02_01/osta002verz02_01_0156.php



Je voudrais être un acrobate de la phrase, un jongleur qui lance les mots très haut dans les airs et les rattrape avant qu'ils ne touchent le sol de la réalité. La poésie n'est pas faite pour expliquer le monde, mais pour le faire danser. Il faut casser les phrases comme on casse des noix pour en extraire le fruit du son. Le sens est une prison, l'image est une évasion. Un mot doit être comme un caillou jeté dans un étang, il doit faire des ronds dans l'eau de la pensée jusqu'à ce que tout devienne flou et merveilleux. Ne me demandez pas ce que je veux dire, demandez-moi comment je résonne dans votre poitrine. https://www.dbnl.org/tekst/osta002verz02_01/osta002verz02_01_0168.php



Melopee. Sous la lune glisse la barque, glisse l'eau, glisse le temps. Les joncs murmurent des mots que personne ne comprend, des mots de vase et de fraîcheur. Il y a un homme dans la barque qui ne rame pas, il se laisse porter par le courant de la rivière comme on se laisse porter par le destin. Le paysage défile comme un film muet, des arbres noirs sur un fond de gris perle. C'est un voyage sans but et sans fin, une dérive consciente vers l'oubli. La voix de la rivière est basse, c'est une basse continue qui soutient le chant fragile des grillons. Tout est fluide, tout est musique, tout est disparition. https://www.dbnl.org/tekst/osta002verz02_01/osta002verz02_01_0172.php


Présentation de l'auteur


Paul van Ostaijen, né en 1896 à Anvers et décédé prématurément en 1928 à Miavoye-Anthée, est l'une des figures de proue de l'expressionnisme et du modernisme en Belgique. Poète flamand d'une audace exceptionnelle, il a fait passer la littérature de langue néerlandaise dans l'ère de la modernité urbaine et de l'expérimentation typographique. Marqué par ses séjours à Berlin, il a intégré dans ses recueils les influences du dadaïsme et du cubisme, transformant la page en un espace visuel dynamique. Son évolution l'a mené de l'engagement politique et social vers une poésie pure, presque abstraite, où la sonorité des mots et la musicalité du vers (sa fameuse lyrique organique) priment sur le message conventionnel.


Bibliographie


Music-Hall, De Tafelronde, 1916. Het Sienjaal, Het Overzicht, 1918. Bezette Stad, Het Sienjaal, 1921. De feesten van angst en vrede, (écrit vers 1921, publié à titre posthume). Nagelaten gedichten, (Poèmes posthumes), 1928.