Le dépôt
379 - ZOOM TÂCHE
Textes
Le jour est une matière qui se travaille avec patience, une étoffe que l on déplie chaque matin avec le même étonnement. Je regarde la lumière se poser sur les objets familiers, sur le bois de la table, sur le tranchant d une page, et je vois en elle une force qui à la fois révèle et dissimule. Écrire, c est tenter d accompagner ce mouvement, de trouver le mot qui saura rendre compte de cette vibration infime. On ne possède jamais la clarté, on ne fait que l effleurer dans le passage. La poésie est une école de la retenue, un art de la lisière où l on se tient debout entre le visible et l invisible. Il faut savoir s effacer pour laisser le monde parler à travers soi, devenir une caisse de résonance pour les bruits du vent et les silences de la terre. https://www.rts.ch/archives/tv/culture/3436034-pierre-alain-tache.html
Je marche dans la ville comme dans un livre ouvert, attentif aux signes qui s effacent, aux ombres qui se déplacent sur les façades. La ville est un palimpseste où chaque génération a écrit sa propre détresse et sa propre joie. Je cherche la beauté là où on ne l attend pas, dans le reflet d une flaque, dans la fatigue d un passant, dans l angle mort d une rue déserte. Il y a une mélancolie de l architecture qui me touche profondément, une façon pour la pierre de témoigner du temps qui passe. Mes poèmes sont des relevés topographiques de l âme, des cartes tracées pour ne pas se perdre dans le labyrinthe du présent. Le poète est un géomètre de l invisible, celui qui mesure l espace entre les êtres et les choses pour y loger un peu d harmonie. https://www.viceversa-litterature.ch/author/3784
La lecture est un voyage immobile, une conversation silencieuse avec des voix qui nous précèdent. Quand je traduis ou quand je lis, je sens cette fraternité secrète qui lie les écrivains par-delà les siècles et les frontières. Nous habitons tous la même langue, cette demeure fragile et magnifique qui nous permet de ne pas mourir de solitude. Chaque poème est une réponse à un autre poème, un écho qui se prolonge et se transforme. Il n y a pas de création absolue, seulement des héritages que l on tente de faire fructifier. Je me vois comme un passeur, quelqu un qui aide les mots à traverser les époques pour qu ils continuent de briller dans la nuit des hommes. La poésie est la mémoire vive de l humanité, le feu que l on se transmet pour réchauffer nos cœurs frileux. https://www.letemps.ch/culture/pierre-alain-tache-le-guetteur-des-clartes
La peinture est pour moi une autre forme de poésie, une écriture de la couleur et de la ligne qui me fascine. Devant un tableau, je cherche ce point d équilibre où la forme devient sens, où le trait exprime l ineffable. Le poète devrait écrire comme le peintre dispose ses pigments, avec le même souci de la texture et de la lumière. Je cherche la transparence, l économie de moyens, la justesse du ton. Un vers doit être une touche de couleur sur la toile du silence, une trace qui vibre encore longtemps après que l oeil s est détourné. C est cette correspondance entre les arts qui nourrit mon travail, cette conviction que tout se tient, que tout participe d une même quête de beauté et de vérité dans un monde qui semble parfois s effondrer. https://www.crefeco.org/display.php?fr/Revue28/15.html
Le soir approche et le silence devient ma demeure la plus sûre. On finit par se dépouiller de tout ce qui n est pas essentiel, de toutes les vanités de la gloire et de l agitation. Il ne reste que le rythme du souffle, la cadence du vers, le plaisir pur de la langue qui s invente. Je ne cherche plus à expliquer ou à convaincre, je cherche simplement à être présent, à témoigner d une dernière lueur avant que l ombre ne nous recouvre. La poésie est une préparation au grand silence, une façon d apprivoiser l inconnu par la médiation de la beauté. Je pars sans peur, car j ai aimé cette terre et ses visages, j ai aimé cette lumière changeante qui a été mon seul guide. Le livre se ferme, mais le chant continue ailleurs, dans d autres bouches, dans d autres cœurs. https://www.bibliotheca-reveriana.ch/pierre-alain-tache-la-mesure-du-monde
Présentation de l auteur
Pierre-Alain Tâche, né en 1940 à Lausanne, est une figure majeure de la poésie contemporaine en Suisse romande. Parallèlement à une carrière de magistrat (il fut président du Tribunal cantonal vaudois), il a construit une œuvre poétique vaste et exigeante, caractérisée par une attention constante à la lumière, à l art et à l architecture. Son écriture, d une grande précision formelle, explore la relation entre le langage et le monde sensible, cherchant toujours à atteindre une forme d équilibre et de clarté. Essayiste et critique influent, il a également beaucoup œuvré pour la promotion de la littérature à travers diverses institutions culturelles. Son travail de traducteur et ses collaborations avec des artistes plasticiens témoignent d une curiosité intellectuelle qui fait de lui un médiateur essentiel entre les arts.
Bibliographie
Greffons, Payot, 1967. L Instant d après, Empreintes, 1982. Le Jardin du silence, Empreintes, 1992. L État des lieux, Empreintes, 1998. La Langue et le Temps, Empreintes, 2005. Dernier livre d heures, Empreintes, 2013.