La
page
blanche

Le dépôt

PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

168 - ZOOM STEVENS

Wallace Stevens (1879-1955). Assureur de profession (il fut vice-président d'une compagnie d'assurances tout au long de sa vie), il est l'un des poètes les plus sophistiqués et philosophiques des États-Unis. Sa poésie explore le conflit entre le monde réel et le pouvoir de l'imagination, utilisant une langue d'une richesse chromatique et sonore exceptionnelle.



I. Treize façons de regarder un merle (Texte intégral)


I Parmi vingt montagnes neigeuses,

La seule chose qui bougeait

Était l'œil du merle.

II J'étais de trois avis,

Comme un arbre

Où il y a trois merles.

III Le merle tournoyait dans les vents d'automne.

C'était une petite partie de la pantomime.

IV Un homme et une femme

Sont un. Un homme et une femme et un merle

Sont un.

V Je ne sais pas ce qu'il faut préférer, La beauté des inflexions

Ou la beauté des insinuations,

Le sifflement du merle

Ou juste après.

VI Les glaçons remplissaient la grande fenêtre

De verre barbare. L'ombre du merle

La traversait, de part en part. L'humeur

Traçait dans l'ombre

Une cause indéchiffrable.

VII Ô hommes minces de Whitman,

Pourquoi imaginez-vous des oiseaux d'or ?

Ne voyez-vous pas comment le merle

Marche autour des pieds

Des femmes qui sont parmi vous ?

VIII Je connais les accents nobles

Et les rythmes lucides, inévitables ;

Mais je sais aussi

Que le merle est impliqué

Dans ce que je sais.

IX Quand le merle s'envola hors de vue,

Il marqua le bord

D'un des nombreux cercles.

X À la vue des merles

Volant dans une lumière verte,

Même les maquerelles de l'euphonie

Pousseraient un cri aigu.

XI Il traversa le Connecticut

Dans une voiture de verre.

Une fois, une peur le perça,

En ce qu'il prit

L'ombre de son équipage

Pour des merles.

XII La rivière bouge. Le merle doit voler.

XIII Il fit soir tout l'après-midi. Il neigeait

Et il allait neiger. Le merle était assis

Dans les branches du cèdre.


Source : Wallace Stevens, Harmonium, Éditions Albin Michel



II. Dimanche matin (Extraits)


Les complaisances du peignoir, et le café tardif,

Et les oranges dans une corbeille ensoleillée,

Et la liberté verte d'un cacatoès sur un tapis

Se mêlent, pour dissiper la sainteté

Du silence des morts. Elle rêve un peu,

Et sent le sombre empiétement de cette vieille

Catastrophe, comme une calme obscurité d'eau.

Pourquoi donnerait-elle sa ferveur aux morts ?

N'y a-t-il de divinité que dans les ombres sourdes

Et les visions d'une attente lointaine ?

Les choses doivent-elles périr pour être belles ?

La terre ne lui paraîtra-t-elle pas toute la piété

Qu'elle connaîtra jamais ? Le ciel ne sera-t-il pas

Aussi proche d'elle dans la pluie et la rosée,

Dans la chaleur du soleil et la douceur des fruits,

Qu'au temps des chimères et des dieux disparus ?


Source : Wallace Stevens, Poèmes, coll. « Poésie/Gallimard »




III. L’homme à la guitare bleue (Extraits longs)

L'homme se courbait sur sa guitare,

Un genre de tailleur. Le jour était vert.

Ils dirent : « Vous avez une guitare bleue,

Vous ne jouez pas les choses comme elles sont. »

L'homme répondit : « Les choses comme elles sont

Sont changées sur la guitare bleue. »

Et ils dirent alors : « Mais jouez-nous, alors,

Un air sur nous-mêmes, mais par-delà nous-mêmes,

Un air sur la guitare bleue

Des choses exactement comme elles sont. »

Je ne peux pas m'apporter tout à fait moi-même.

Je chante un héros à la tête de cristal,

Qui perçoit tout le chaos tel qu'il est

Et le transforme en un chant pur.


Source : Wallace Stevens, L'Homme à la guitare bleue, Éditions de la Différence





IV. L’idée d’ordre à Key West (Extrait)


Elle chantait au-delà du génie de la mer.

L’eau n’était jamais formée en esprit ou en voix,

Comme un corps entièrement fait de son,

Portant encore ses propres vides et ses propres rumeurs.

C'était sa voix qui faisait de l'écume une parole.

Et quand elle chantait, la mer, quelle que soit sa forme,

Devenait le masque de sa voix. Et nous, deux hommes,

Marchant là, savions qu’il n’y avait jamais eu

De monde pour elle, sinon celui qu’elle chantait

Et, en le chantant, créait jusqu’au dernier rivage.

Ô rage d'ordre, pâle Ramon, rage des mots !

Pourquoi, lorsque le chant finit et que nous nous tournâmes

Vers les lumières des bateaux dans le port,

Pourquoi ces lumières fixaient-elles ainsi la nuit,

Maîtrisant l'eau et séparant le ciel,

Dans une géographie de zones étoilées,

Par l'ordre que leur voix venait d'inventer ?


Source : Wallace Stevens, Notes vers une fiction suprême, Éditions du Seuil




V. Le poème qui prit la place d’une montagne (Texte intégral)

Il voulait que ce soit le poème qui prît la place

D'une montagne. Il l'avait écrit pour lui-même,

Pour savoir comment il pourrait y habiter,

Se découvrant dans un lieu familier,

Mais plus pur que celui où il était né,

Et où le ciel se pencherait sur son propre visage.

Il s'agissait de trouver les mots justes,

Les mots qui reconstruiraient la roche et le pin,

Pour qu'il pût enfin se tenir au sommet

Et voir le monde tel qu'il l'avait imaginé,

Non plus comme une chose étrangère et brute,

Mais comme une demeure façonnée par l'esprit.


Source : Wallace Stevens, Poèmes choisis, coll. « Poésie/Gallimard »




Présentation


Wallace Stevens est le poète de la "Fiction Suprême".

  • Réalité contre Imagination : Pour Stevens, le monde est un chaos brut que seule l'imagination humaine peut ordonner et rendre habitable. La poésie n'est pas un luxe, mais une nécessité pour supporter la réalité.
  • Le style "Dandy" : Sa langue est célèbre pour son élégance, ses jeux de mots, ses titres étranges et son usage de termes français ou exotiques. Il cherche une "musique de l'intelligence".
  • L'esthétisme abstrait : À l'inverse de la poésie confessionnelle, Stevens s'efface derrière ses méditations. Ses poèmes sont comme des tableaux cubistes ou abstraits où les objets (une corbeille d'oranges, un merle, une guitare) deviennent des symboles de la perception.


Bibliographie

  • Harmonium (1923), Éditions Albin Michel. (Son premier recueil, un choc esthétique).
  • Poèmes, coll. « Poésie/Gallimard ». (L'anthologie bilingue de référence).
  • L'Homme à la guitare bleue, Éditions de la Différence.
  • Notes vers une fiction suprême, Éditions du Seuil.
  • Harold Bloom, Wallace Stevens: The Poems of Our Climate, Cornell University Press.