Le dépôt
101 - ZOOM SURRÉALISME
POÈMES
« L’Amour la Poésie » — Paul Éluard - 1929
La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d’alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d’indulgence
À la croire toute nue.
Les guêpes fleurissent vert
L’aube se prend dans les glaces
Attaque des mots en liberté
Le vent tisse les branches
La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours.
Les étoiles ont des rais très fins
Les animaux très purs regardent les hommes
L’eau du jour est si utile
Les rêves sont des poissons morts
La terre pousse des cris
L’été couve les abeilles
La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter.
« Clair de terre » — André Breton (1923)
Je ne suis pas un homme, je suis un paysage.
Un paysage de montagnes, de lacs, de forêts et de nuées.
Je suis un paysage que traversent les vents, les pluies, les orages.
Je suis un paysage où les saisons se succèdent sans fin.
Je ne suis pas un homme, je suis une forêt.
Une forêt de chênes, de hêtres, de sapins et de fougères.
Je suis une forêt où les animaux se cachent, où les oiseaux chantent.
Je suis une forêt où la lumière filtre à travers les feuilles.
Je ne suis pas un homme, je suis une rivière.
Une rivière qui coule entre les rochers, qui murmure des secrets.
Je suis une rivière où les poissons nagent, où les algues dansent.
Je suis une rivière qui se jette dans la mer.
Je ne suis pas un homme, je suis la terre.
La terre qui porte les arbres, qui nourrit les plantes.
Je suis la terre où les hommes marchent, où les enfants jouent.
Je suis la terre qui tourne autour du soleil.
« Immortalité » — Benjamin Péret (1925)
Les murs ont des oreilles, les oreilles ont des murs.
Les murs écoutent, les oreilles parlent.
Les murs parlent aux oreilles, les oreilles répondent aux murs.
Les murs et les oreilles sont des amis.
Les portes ont des yeux, les yeux ont des portes.
Les portes regardent, les yeux s’ouvrent.
Les portes s’ouvrent aux yeux, les yeux ferment les portes.
Les portes et les yeux sont des ennemis.
Les fenêtres ont des dents, les dents ont des fenêtres.
Les fenêtres mordent, les dents sourient.
Les fenêtres sourient aux dents, les dents grincent les fenêtres.
Les fenêtres et les dents sont des amants.
Les toits ont des ailes, les ailes ont des toits.
Les toits volent, les ailes abritent.
Les toits abritent les ailes, les ailes emportent les toits.
Les toits et les ailes sont des frères.
« Le Paysan de Paris » — Louis Aragon (extrait 1926)
Les rues de Paris sont des rivières où coulent des rêves. Chaque maison est un visage, chaque fenêtre un œil. Les passants sont des ombres qui glissent sur les murs, Et les réverbères, des étoiles captives.
Je marche dans cette forêt de pierres et de lumières, Où chaque pas est un mot, chaque regard une phrase. Les cafés sont des théâtres, les trottoirs des scènes, Et les nuages, des spectateurs silencieux.
Je m’arrête devant une vitrine, un livre s’y reflète. C’est un livre sans pages, un livre de vent et de fumée. Je l’ouvre, et des voix en sortent, des rires, des pleurs, Des histoires qui n’ont ni début ni fin.
Je continue mon chemin, et soudain, je me souviens : Paris est un poème que chacun écrit sans le savoir. Les mots sont des pas, les phrases des rues, Et la ville entière, un livre ouvert.
« Nadja » — André Breton (1928)
Je l’ai rencontrée un soir, au coin d’une rue. Elle portait une robe de brume et des chaussures de silence. Ses yeux étaient des lacs où se noyaient les étoiles, Et ses cheveux, des forêts où erraient mes pensées.
Elle m’a parlé comme on chante, comme on pleure, Comme on rit quand la nuit est trop lourde. Elle m’a dit des mots qui n’étaient pas des mots, Des phrases qui n’avaient pas de sens, et pourtant...
Nous avons marché ensemble, sans savoir où. Les maisons dansaient autour de nous, Les arbres nous chuchotaient des secrets, Et le ciel était un drap tendu sur nos rêves.
Puis elle a disparu, comme un souffle, comme une ombre. Je n’ai plus revu ses yeux, ni entendu sa voix. Mais parfois, quand la nuit est trop longue, Je sens encore sa main dans la mienne.
Poème à hurler (Robert Desnos)
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m'est chère ?
J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre à se croiser sur ma poitrine
Ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
Et qui me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
Ô balances sentimentales.
J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps
Sans doute que je m'éveille.
Je dors debout
Le corps exposé à toutes les apparences
De l'amour et de la vie et toi, la seule
Qui compte aujourd'hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres
Que les premières lèvres et le premier front venu.
Lien source : https://www.poesie-francaise.fr/robert-desnos/poeme-j-ai-tant-reve-de-toi.php
La chanson du verre (Benjamin Péret)
Un morceau de verre de terre un morceau de ciel de fer se rencontrent au fond d'un verre et font l'amour en plein air. Le verre se brise en mille éclats le fer se tord comme un bras et le ciel devient un grand drap qui nous recouvre pas à pas. Riez riez petites fleurs de bitume le soleil mange votre écume et la lune plume les plumes des oiseaux nés dans la brume. Rien n'est vrai rien n'est faux tout est dans l'œil du crapaud qui regarde passer les bateaux chargés de diamants et de couteaux.
Lien source : https://www.eternels-eclairs.fr/poemes-benjamin-peret.php
Présentation
Le surréalisme est bien plus qu'une école littéraire : c'est une attitude révolutionnaire face à l'existence. Né des cendres de Dada après la Première Guerre mondiale, le mouvement veut libérer l'homme des carcans de la logique utilitaire, de la morale bourgeoise et de la religion. En utilisant des techniques comme l'écriture automatique, le cadavre exquis ou le récit de rêve, les surréalistes cherchent à atteindre la "surréalité", ce point où le réel et l'imaginaire cessent d'être perçus comme contradictoires. C'est l'exaltation de l'Amour fou, du Hasard objectif et de l'Humour noir.
Histoire du mouvement
Le mouvement est officiellement fondé en 1924 par André Breton avec la publication du premier Manifeste du surréalisme. Autour de lui se regroupent des poètes comme Louis Aragon, Paul Éluard, Robert Desnos et Benjamin Péret, mais aussi des peintres comme Salvador Dalí, René Magritte ou Max Ernst. Le groupe traverse des crises politiques majeures, notamment autour de l'adhésion au Parti Communiste. Malgré les exclusions et les ruptures, le surréalisme a irrigué tout le XXe siècle, influençant la publicité, le cinéma, la mode et les arts plastiques en ouvrant les portes du merveilleux quotidien.
Espace bibliographique
- Manifeste du surréalisme, André Breton, 1924.
- Nadja, André Breton, 1928 (récit de rencontre et de folie).
- Capitale de la douleur, Paul Éluard, 1926.
- Le Paysan de Paris, Louis Aragon, 1926.
- Corps et Biens, Robert Desnos, 1930.
- L’Immaculée Conception, André Breton et Paul Éluard, 1930.
- L’Amour fou, André Breton, 1937.
- Anthologie de l’humour noir, André Breton, 1940.
- Dormir dormir dans les pierres, Benjamin Péret, 1927.