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221 - ZOOM CORBIÈRES
a. "Le Poète et la Cigale"
Le Poète et la Cigale
Se rencontrèrent un jour de bacchanale.
La Cigale, en chantant,
Avait mal à la tête : elle avait trop bu.
Le Poète était sobre, et, comme il n’avait rien
Dans le ventre, il rêvait, – et rêvait de rien.
– « Bonjour, lui dit-elle, et comment ça va-t-il ?
– Ça va mal, dit le Poète, et vous, comment ça va ?
– Ça va bien, dit la Cigale, et ça va mal aussi. »
Et la Cigale en riant
Lui montra son verre et lui dit :
« Buvez donc ! »
– « Je n’ai pas soif, dit-il, j’ai faim.
– Buvez toujours ! » Il but.
– « C’est bon, dit-il, mais ça ne nourrit pas. »
– « Ça nourrit l’âme, dit-elle, et c’est bien assez. »
Et la Cigale en chantant
Lui versa tant de vin qu’il en perdit la tête.
– « À la bonne vôtre ! » dit-elle en trinquant.
Et le Poète, ivre mort, s’endormit sur la table.
La Cigale en profita pour lui voler sa lyre.
Puis elle s’envola, chantant à tue-tête,
Et le Poète, réveillé, ne trouva plus sa lyre.
– « C’est égal, dit-il, j’en achèterai une autre. »
Et il s’en alla, rêvant, et rêvant de rien.
Source : Les Amours jaunes, Wikisource
b. "Un Sonnet avec la manière de s’en servir"
À la manière de…
– « Mon vers est un piège, et je m’y prends moi-même. »
– « Mon âme est un luth qui n’a pas de cordes. »
– « Mon cœur est un fruit qui n’a pas de pépins. »
– « Mon esprit est un feu qui n’a pas de flammes. »
– « Mon amour est une mer qui n’a pas de rives. »
– « Ma pensée est un vent qui n’a pas d’ailes. »
– « Ma vie est un chemin qui ne mène nulle part. »
– « Ma mort sera la fin de ce poème. »
Source : Les Amours jaunes, Wikisource
c. "La Pastorale de Conlie" (Extrait)
Je suis le bon berger, j’ai ma houlette en main,
Et mes brebis sont belles, et mon chien est fidèle.
Je les mène paître au bord du grand chemin,
Et je les garde la nuit sous la voûte étoilée.
Je suis le bon berger, mais je n’ai pas de pain,
Et mes brebis ont faim, et mon chien a soif.
Je les mène paître au bord du grand chemin,
Et je leur chante des hymnes pour les endormir.
Je suis le bon berger, mais je n’ai pas de laine,
Et mes brebis ont froid, et mon chien a peur.
Je les mène paître au bord du grand chemin,
Et je leur montre le ciel pour les consoler.
Source : Les Amours jaunes, Wikisource
d. "Le Pardon de Sainte-Anne" (Extrait)
C’était le jour du Pardon, Le soleil brillait sur les toits,
Et les cloches sonnaient à toute volée.
Les paysans, en habits de fête,
Venaient de loin, en procession,
Avec leurs bannières déployées.
Les femmes portaient des couronnes,
Les hommes des chapelets d’or,
Et tous chantaient des cantiques anciennes.
Moi, j’étais là, seul et muet,
Avec mon cœur plein de blasphèmes,
Et mes yeux pleins de larmes vaines.
Source : Les Amours jaunes, Wikisource
e. "Raccrocs" (Extrait)
Je suis un vieux jupon qui traîne dans la boue, Un chiffon qu’on a mis au rebut des amours, Un haillon que le vent promène à l’aventure, Et que le soleil noir a troué de ses jours. Je suis un vieux jupon, mais j’ai gardé ma dentelle, Ma soie, mes rubans, mes fleurs d’autrefois, Et, quand le vent me soulève en tourbillon, Je ris, et je montre encor mes appas déteints.
Source : Les Amours jaunes, Wikisource
Présentation de l’auteur
Tristan Corbière, de son vrai nom Édouard-Joachim Corbière, est un poète français né le 18 juillet 1845 à Coat-Congar, près de Morlaix en Bretagne, et mort le 1er mars 1875 dans la même ville. Issu d’une famille de la bourgeoisie maritime, il est le fils d’Édouard Corbière, célèbre marin et romancier. Sa santé fragile, marquée par une maladie articulaire chronique et la tuberculose, l’empêche de réaliser son rêve de devenir marin et influence profondément sa vie et son œuvre.
Corbière ne publie de son vivant qu’un seul recueil, « Les Amours jaunes » (1873), qui passe inaperçu. Ce recueil, mêlant cynisme, désenchantement, ironie et tendresse, est aujourd’hui considéré comme une œuvre majeure de la poésie française du XIXe siècle, précurseur du symbolisme et du surréalisme. Il y évoque notamment son amour impossible pour une actrice italienne, Armida Josefina Cuchiani, qu’il surnomme « Marcelle ».
C’est Paul Verlaine qui, en 1884, révèle Corbière au public dans son essai « Les Poètes maudits ». Ce texte posthume contribue à faire de Corbière une figure emblématique de la poésie moderne, aux côtés de Rimbaud et Mallarmé. Sa poésie, à la fois lyrique et tragique, se distingue par son originalité, sa liberté formelle et son mélange de registres (familier, savant, ironique).
- Bibliographie
- Les Amours jaunes, 1873 (recueil poétique, unique publication de son vivant)
- Œuvres complètes, éditions posthumes (notamment chez Gallimard, collection « Poésie »)
Pour aller plus loin :
- Verlaine, Paul, Les Poètes maudits, 1884 (essai)
- Huysmans, Joris-Karl, À Rebours, 1884 (mention de Corbière dans la bibliothèque de Des Esseintes)
- Cahiers Tristan Corbière, Classiques Garnier (revue annuelle consacrée à l’auteur)