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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

207 - ZOOM GONGORA

Textes




1. Sonnet : Alors que pour rivaliser avec tes cheveux... (Poème complet)


« Alors que pour rivaliser avec tes cheveux,

L’or bruni au soleil étincelle en vain ;

Alors qu’au milieu de la plaine ton front blanc

Regarde avec dédain le lys gracieux ;

Alors que pour cueillir tes lèvres, chaque œil

Se fixe plus que sur l’œillet matinal ;

Et qu’avec un orgueil plein de dignité

Ton col de cristal l’emporte sur le pur cristal ;

Jouis de ton cou, de ton front, de tes lèvres, de tes mains,

Avant que ce qui fut dans ton âge doré

Or, lys, œillet, cristal lumineux,

Non seulement ne devienne argent ou violette flétrie,

Mais que toi et tout cela ensemble, vous ne deveniez

Terre, fumée, poussière, ombre, rien. »

https://fr.wikisource.org/wiki/Sonnets_(Góngora)/Alors_que_pour_rivaliser_avec_tes_cheveux




2. Fable de Polyphème et Galatée (Strophes 4 et 5 - Extrait)


« Un rocher sauvage, un nuage de pierre,

C’est ce que fut ce Cyclope, dont l'œil unique

Était comme un bouclier brillant de forge,

Ou comme le soleil quand il regarde la terre.

Ses membres sont des troncs de pins géants,

Ses cheveux, un torrent de noirceur qui descend,

Et sa voix, le tonnerre qui fait trembler les monts

Quand il appelle son troupeau dans la vallée.

Dans la grotte profonde, mélancolique et obscure,

Où le jour ne pénètre que par une fente étroite,

Il garde ses trésors de lait et de miel blanc,

Parmi les dépouilles de loups et de bêtes féroces.

Là, Polyphème soupire pour la belle Galatée,

Celle qui est plus blanche que le duvet du cygne,

Et dont la grâce légère fait paraître pesante

La marche des nymphes sur le bord de la mer. »

https://www.poetes.com/gongora/polypheme.php




3. Les Solitudes (Première Solitude - Extrait sur le naufragé)


« C'était la saison fleurie

Où le soleil cornu de l'Europe, l'étalon du ciel,

Paisse des étoiles sur des champs de saphir,

Quand un jeune homme, le cœur brisé par les dédains,

Après avoir confié ses larmes à la mer immense,

Fut jeté par les vagues sur un rivage inconnu.

Le sable reçut son corps, et le vent ses soupirs.

Bientôt, il aperçut la lumière d'une cabane,

Petite étoile terrestre parmi les chênes sombres,

Et il marcha vers elle, guidé par l'espérance,

Tandis que la nuit, avec ses ailes de velours,

Couvrait le monde d'un silence sacré. »

https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5168



4. Les Pyramides (Sonnet sur la vanité)


« Ces pyramides hautes que le temps dévore, Qui furent le faste et l'orgueil des rois, Ne sont plus que de la pierre où le vent s'honore De graver le néant et le poids des lois. L'art a voulu vaincre la mort et l'oubli, Mais la terre reprend ce qui lui appartient. Le marbre s'effrite, le bronze est affaibli, Et le nom du monarque au néant se maintient. Ô voyageur, regarde cette vaine structure, Et apprends que la gloire n'est qu'un vain mensonge, Une ombre qui passe, une simple figure, Qui se perd dans la nuit comme un lointain songe. »

https://www.persee.fr/doc/hispa_0018-2176_1960_num_62_1_3655




5. Chanson de la Belle de Grenade (Extrait)


« À la claire fontaine de la Grenade, Où l'eau chante parmi les orangers, J'ai vu passer la belle dame aimée, Plus douce que le parfum des lauriers. Ses yeux sont deux étoiles de minuit, Son rire est un éclat de cristal pur, Et chaque pas qu'elle fait dans la nuit Semble tracer un chemin sur l'azur. Mais hélas, elle est fière et son cœur est de pierre, Elle ne voit pas mon mal ni ma douleur, Et je reste seul au bord de la rivière, À pleurer ma peine et ma vaine ardeur. »



Présentation


Luis de Góngora (1561-1627) est le chef de file du culteranisme (ou gongorisme), un courant baroque qui pousse le langage poétique vers une sophistication extrême. Prêtre à Cordoue puis chapelain du roi à Madrid, il a passé sa vie dans une joute intellectuelle permanente avec ses contemporains (notamment Quevedo).

Sa poésie est une fête de l'intelligence : il utilise des métaphores complexes, des latinismes et des inversions syntaxiques (hyperbates) pour créer un monde transfiguré, presque irréel. Pour Góngora, la poésie n'est pas faite pour être comprise par tous, mais pour être déchiffrée par une élite capable d'apprécier la beauté d'une énigme. Ses chefs-d'œuvre, La Fable de Polyphème et Galatée et les Solitudes, ont révolutionné l'esthétique espagnole, avant d'être redécouverts et célébrés par la Génération de 27.



Bibliographie

  • Góngora, Luis de, Vingt sonnets, trad. par Albert Camus et René Char, illustrés par Picasso, Paris, 1948.
  • Góngora, Luis de, Les Solitudes, trad. par Philippe de Grandmaison, Les Presses du Réel, 2017.
  • Orozco Díaz, Emilio, Góngora, Alianza Editorial, Madrid, 1984.
  • Damaso Alonso, La langue poétique de Góngora, Madrid, 1935. (L'étude stylistique fondamentale).
  • Molho, Maurice, Semantique et poétique : à propos des Solitudes de Góngora, Bordeaux, 1977.