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145 - ZOOM CENDRARS
Blaise Cendrars (1887-1961), le bourlingueur de la poésie moderne. Né Frédéric Sauser en Suisse, il a parcouru le monde, perdu son bras droit à la guerre et réinventé la langue française à travers une poésie du mouvement, du voyage et de la modernité électrique.
Sa poésie est une aventure physique, un rythme de train lancé à toute vapeur à travers les continents.
I. Pâques à New York (Extrait)
Seigneur, je suis dans le quartier des juifs. On est venu par navires, on est venu par esquifs. On est ici par milliers sur la terre. Seigneur, ayez pitié de ceux qui sont dans la misère.
Moi, j'erre dans la ville comme un homme qui a faim. Je ne sais pas où je vais, je ne sais pas la fin. Le ciel est noir et lourd comme un couvercle. Le monde est un tonneau où je tourne en cercle.
Source : Blaise Cendrars, Pâques à New York, Éditions Gallimard
II. La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (Extrait)
En ce temps-là j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance
J'étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois clochers
Car mon adolescence était alors si ardente et si folle
Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple d'Ephèse ou comme la Morgue de Paris.
Source : Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien, BnF Archives
III. Orion
C'est mon étoile
Elle a la forme d'une main
C'est ma main montée au ciel
Durant toute la guerre je voyais Orion par un créneau
Quand les obus miaulaient au-dessus de nous
Elle semblait me dire : "Tiens bon, je suis là"
Maintenant je suis manchot, mais Orion est toujours là
Plus brillante que jamais, dans la nuit de ma mémoire.
Source : Blaise Cendrars, Au cœur du monde, Éditions Gallimard
IV. Journal
Je n'écris pas pour les salons.
J'écris pour ceux qui ont de la poussière aux chaussures,
Pour ceux qui ont le goût du sel sur les lèvres
Et qui savent que le monde est grand, trop grand pour un seul homme. Ma plume est un couteau, mon encre est de la sueur,
Et chaque page est un pays que j'ai traversé
Sans jamais m'arrêter, sans jamais regarder derrière.
Source : Blaise Cendrars, Feuilles de route, Le Printemps des Poètes
V. Îles
Îles Îles où l'on ne débarquera jamais Îles où l'on ne descendra jamais Îles couvertes de végétation Îles tapies comme des jaguars Îles muettes Îles immobiles Îles inoubliables et sans nom Je lance mes chaussures par-dessus bord car je voudrais bien aller jusqu'à vous.
Source : Blaise Cendrars, Feuilles de route, Éditions Denoël
Présentation
Blaise Cendrars est le poète de l'action et de la simultanéité.
- La poésie du mouvement : Il a brisé les formes classiques pour épouser le rythme du train, de l'avion et de l'automobile. Sa poésie ne se lit pas, elle se parcourt.
- Le choc de la modernité : Ami de Chagall et de Léger, il a introduit l'esthétique du collage et de la publicité dans ses vers.
- L'héroïsme blessé : Engagé dans la Légion étrangère en 1914, amputé du bras droit, il a dû réapprendre à écrire de la main gauche, ce qui a donné à sa prose et sa poésie une force nouvelle, plus rugueuse, débarrassée de l'inutile.
Bibliographie
1. Œuvres poétiques majeures
- Du monde entier au cœur du monde, Gallimard, coll. "Poésie". (Regroupe Pâques à New York, La Prose du Transsibérien et Le Panama).
- Feuilles de route (1924), Denoël.
2. Romans et récits (indissociables de sa poésie)
- L'Or (1925), Grasset.
- La Main coupée (1946), Denoël.
- Bourlinguer (1948), Denoël.
3. Études de référence
- Miriam Cendrars, Blaise Cendrars, Balland. (La biographie de référence par sa fille).
- Claude Leroy, La Main de Cendrars, Gallimard.