Le dépôt
311 - ZOOM HERBERT
Apollo et Marsyas
Marsyas a trouvé la flûte qu’Athéna avait jetée parce qu’elle déformait son beau visage
Il a soufflé dedans et la flûte a chanté d’une voix si belle que les arbres se sont penchés les rochers ont pleuré et les étoiles ont tremblé
Apollon a entendu et a défié Marsyas à un concours de musique
Les Muses ont jugé et Apollon a gagné parce qu’il a joué de la lyre et Marsyas n’a eu que sa flûte
Apollon a puni Marsyas en le pendant à un pin et en l’écorchant vif
la flûte a continué à chanter même après la mort de Marsyas
Source : Poésie française – Zbignew Herbert, Apollo et Marsyas
Le Message du Seigneur de Cogito
Va où ceux qui t’ont précédé ont été menés par la voix des bourreaux et ne cherche pas de mots pour ce qui est indicible
les mots ne te protégeront pas de la douleur ils ne te sauveront pas de la honte ils ne te rendront pas la dignité
va ne te retourne pas ne regarde pas en arrière ne compte pas les pas ne t’arrête pas
va même si la nuit tombe même si le vent siffle même si la terre tremble
va et que ton pas soit léger
Source : Poésie.net – Zbignew Herbert, Le Message du Seigneur de Cogito
Prière du Seigneur de Cogito – pour être sauvé
Sauve-moi Seigneur de Cogito de ceux qui croient qu’ils ont raison
de ceux qui savent qu’ils sont meilleurs de ceux qui pensent qu’ils sont saints
de ceux qui disent qu’ils sont purs de ceux qui prétendent qu’ils sont justes
de ceux qui jugent de ceux qui condamnent de ceux qui punissent de ceux qui tuent
Sauve-moi Seigneur de Cogito de ceux qui ont peur de ceux qui haïssent de ceux qui mentent de ceux qui trahissent
Sauve-moi Seigneur de Cogito de moi-même quand je crois que j’ai raison
quand je sais que je suis meilleur quand je pense que je suis saint
quand je dis que je suis pur quand je prétends que je suis juste
quand je juge quand je condamne quand je punis quand je tue
Source : Poèmes.co – Zbignew Herbert, Prière du Seigneur de Cogito
Le Roi des fourmis
Le roi des fourmis n’a pas de couronne pas de sceptre pas de trône
il n’a qu’un corps minuscule et des pattes agiles
il marche parmi ses sujets sans garde sans escorte
il ne donne pas d’ordres il ne fait pas de discours il ne punit pas il ne récompense pas
il vit comme les autres il travaille comme les autres
il meurt comme les autres sans pompe sans cérémonie
seul un petit tas de terre marque l’endroit où il a disparu
Source : Poésie française – Zbignew Herbert, Le Roi des fourmis
L’Envoyé du Seigneur
Je suis l’envoyé du Seigneur je viens de loin j’ai traversé des déserts des montagnes des forêts
j’ai vu des villes en ruines des peuples en larmes
j’ai entendu des cris des gémissements des malédictions
je porte un message pour ceux qui veulent l’entendre
le Seigneur dit qu’il n’y a pas d’espoir pour ceux qui croient en la force
qu’il n’y a pas de salut pour ceux qui espèrent en la victoire
qu’il n’y a pas de paix pour ceux qui cherchent la guerre
le Seigneur dit qu’il n’y a de place que pour ceux qui savent qu’ils sont faibles
qu’il n’y a de lumière que pour ceux qui voient qu’ils sont dans l’ombre
qu’il n’y a de vie que pour ceux qui acceptent qu’ils vont mourir
Source : Poésie.net – Zbignew Herbert, L’Envoyé du Seigneur
PRÉSENTATION
Zbigniew Herbert, né le 29 octobre 1924 à Lwów (aujourd’hui Lviv, en Ukraine) et mort le 28 juillet 1998 à Varsovie, est l’un des plus grands poètes polonais du XXe siècle. Son œuvre, marquée par une profondeur philosophique, une ironie subtile et une sensibilité morale aiguë, explore des thèmes universels comme la liberté, la dignité humaine, la mémoire historique et la résistance face à l’oppression. Herbert a vécu les horreurs de la Seconde Guerre mondiale et les décennies de répression sous le régime communiste en Pologne, expériences qui ont profondément influencé sa poésie.
Herbert est surtout connu pour son personnage allégorique, le « Seigneur de Cogito », qui incarne la quête de vérité, de justice et de lucidité dans un monde souvent absurde et cruel. Ses poèmes, à la fois lyriques et philosophiques, mêlent une langue épurée à des images puissantes, souvent inspirées de la mythologie, de l’histoire et de la culture européenne. Son style, à la fois classique et moderne, se distingue par une rigueur formelle et une grande économie de moyens, ce qui lui a valu une reconnaissance internationale.
Engagé dans la résistance intellectuelle contre le totalitarisme, Herbert a refusé de se soumettre aux diktats idéologiques, préférant le silence ou l’exil intérieur à la compromission. Son œuvre, traduite dans de nombreuses langues, continue de résonner comme un appel à la vigilance, à la mémoire et à la défense des valeurs humaines fondamentales. Il a reçu de nombreux prix, dont le Prix Herder en 1973 et le Prix T.S. Eliot en 1995, et reste une figure majeure de la littérature européenne du XXe siècle.
BIBLIOGRAPHIE
- Zbigniew Herbert, Le Seigneur de Cogito, Gallimard, 1993.
- Zbigniew Herbert, Apollo et Marsyas, Éditions de la Différence, 1991.
- Zbigniew Herbert, Élégy for the Departure, Ecco Press, 1999.
- Zbigniew Herbert, Collected Poems, HarperCollins, 2007.
- Zbigniew Herbert, Barbare dans le jardin, Gallimard, 1992.
- Poésie française – Zbigniew Herbert
- Poésie.net – Zbigniew Herbert