Le dépôt
193 - ZOOM BRECHT
1. Aux hommes futurs (Poème complet - Extrait)
« I Vraiment, je vis en de sombres temps ! Une parole sans malice est signe de bêtise. Un front sans rides Indique l’insensibilité. Celui qui rit
N’a pas encore reçu la terrible nouvelle. Quels temps sont-ce donc, où Parler des arbres est presque un crime
Parce que c’est faire silence sur tant de forfaits !
Celui-là qui traverse tranquillement la rue,
N’est-il donc plus joignable pour ses amis
Qui sont dans la détresse ?
Il est vrai : je gagne encore de quoi vivre.
Mais croyez-moi : c’est pur hasard.
Rien De ce que je fais ne me donne droit à manger à ma faim.
Par hasard je suis épargné. (Si ma chance me quitte, je suis perdu.)
On me dit : Mange et bois ! Sois content d’avoir ce que tu as !
Mais comment puis-je manger et boire, si
Ce que je mange, je l’arrache à celui qui a faim, et si
Mon verre d’eau manque à celui qui meurt de soif ?
Et pourtant je mange et je bois.
J'aimerais aussi être un sage.
Les vieux livres expliquent en quoi consiste la sagesse :
Se tenir à l'écart des luttes du monde et passer
Son peu de temps sans crainte.
Se passer aussi de violence,
Rendre le bien pour le mal,
Ne pas accomplir ses désirs, mais les oublier,
Passe pour sage. Tout cela, je ne le puis :
Vraiment, je vis en de sombres temps ! »
https://www.poemes.co/aux-hommes-futurs.html
2. Louange de l'Étude (Poème)
« Apprends ce qu'il y a de plus simple ! Pour ceux dont le temps est venu il n'est jamais trop tard ! Apprends l'A B C ; ça ne suffit pas, mais apprends-le ! Ne te laisse pas décourager ! Commence ! tu dois tout savoir ! C'est toi qui dois prendre le pouvoir.
Apprends, homme à l'hospice ! Apprends, homme en prison ! Apprends, femme à la cuisine ! Apprends, sexagénaire ! C'est toi qui dois prendre le pouvoir.
Recherche l'école, toi qui n'as pas de logis ! Acquiers du savoir, toi qui as froid ! Toi qui as faim, saisis le livre : c'est une arme. C'est toi qui dois prendre le pouvoir.
N'aie pas peur de poser des questions, camarade ! Ne te laisse rien suggérer, vois par tes propres yeux ! Ce que tu ne sais pas par toi-même, tu ne le sais pas. Vérifie la note, c'est toi qui dois la payer. Mets ton doigt sur chaque poste, demande : comment est-il venu là ? C'est toi qui dois prendre le pouvoir. »
https://www.anti-k.org/2016/11/02/poeme-louange-de-letude-de-bertolt-brecht/
3. La Vie de Galilée (Scène 14 - Extrait sur la responsabilité)
« Galilée : Dans mes moments de loisir, et j'en ai eu beaucoup, j'ai examiné mon cas et je me suis demandé comment le monde scientifique, dont je ne me considère plus comme faisant partie, jugera mon comportement. [...] Si les savants, intimidés par des hommes de pouvoir égoïstes, se contentent d'amasser le savoir pour le savoir, la science peut en être mutilée, et vos nouvelles machines ne signifieront que de nouveaux tourments. Avec le temps, vous découvrirez peut-être tout ce qu'il y a à découvrir, et votre progrès n'en sera pas moins un éloignement progressif de l'humanité. L'abîme entre vous et elle peut devenir si grand qu'à votre cri de joie devant quelque nouvelle conquête, répondra un cri d'horreur universel. En tant que savant, j'ai eu une chance unique. [...] J'ai livré mon savoir aux détenteurs du pouvoir, pour qu'ils en usent, n'en usent pas, ou en abusent, comme il leur plairait. J'ai trahi ma profession. Un homme qui fait ce que j'ai fait ne peut être toléré dans les rangs de la science. »
https://www.arche-editeur.com/ouvrage/la-vie-de-galilee-113
4. Les Questions d'un ouvrier qui lit (Poème complet)
« Qui a bâti Thèbes aux sept portes ? Dans les livres, on donne des noms de rois. Les rois ont-ils traîné les blocs de pierre ? Babylone, tant de fois détruite, Qui l'a tant de fois reconstruite ? Dans quelles maisons De Lima la dorée habitaient les bâtisseurs ? Où allèrent les maçons, le soir où fut achevée la Muraille de Chine ? La grande Rome est pleine d'arcs de triomphe. Qui les érigea ? Sur qui triomphèrent les Césars ? La Byzance tant chantée N'avait-elle que des palais pour ses habitants ? Même en la légendaire Atlantide, Hurlant dans la nuit où la mer l'engloutissait, Ceux qui périrent appelaient leurs esclaves.
Le jeune Alexandre conquit l'Inde. Lui tout seul ? César battit les Gaulois. N'avait-il pas au moins un cuisinier avec lui ? Philippe d'Espagne pleura quand sa flotte Eut sombré. Personne d'autre ne pleurait ? Frédéric II gagna la Guerre de Sept Ans. Qui, Hormis lui, l'a gagnée ?
À chaque page une victoire. Qui cuisinait les festins ? Tous les dix ans un grand homme. Qui en payait les frais ?
Tant de récits. Tant de questions. »
https://www.monde-diplomatique.fr/1998/02/BRECHT/3966
5. Mère Courage et ses enfants (Chant de la Fraternisation - Extrait)
« Courage : La guerre est une trop grosse affaire pour qu'on puisse la laisser aux petits gens. Qu'est-ce qu'ils en savent ? Ils voient le danger, ils voient les privations, ils voient l'incendie, mais ils ne voient pas le business. [...] (Elle chante) : Le capitaine s'est dit : que les tambours s'arrêtent ! Le danger est passé, la paix est au menu. Mais moi, je dis : attention, la fête n'est pas faite, Le ventre est encore creux et le profit ténu. La guerre se nourrit de ceux qu'elle dévore, Elle a besoin de sang pour graisser ses rouages. Si vous voulez la paix, attendez un peu encore : Il reste des fusils et bien des équipages ! »
https://www.arche-editeur.com/ouvrage/mere-courage-et-ses-enfants-119
Présentation
Bertolt Brecht (1898-1956) est l'un des dramaturges et poètes les plus influents du siècle dernier. Né en Bavière, il traverse les traumatismes de la Première Guerre mondiale, l'effervescence de la République de Weimar, puis l'exil fuyant le nazisme.
Sa pensée repose sur une conviction : l'art doit servir à comprendre le monde pour le transformer. Il rompt avec le théâtre de l'illusion (dit « aristotélicien ») pour inventer le théâtre épique. Ce théâtre utilise la distanciation (Verfremdungseffekt) pour empêcher le spectateur de s'identifier aveuglément aux personnages et le forcer à observer les rapports de force sociaux. Pour Brecht, la scène n'est pas un lieu de divertissement passif, mais une tribune où l'on démonte les mécanismes de l'injustice.
Bibliographie
- Brecht, Bertolt, Écrits sur le théâtre, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 2000.
- Brecht, Bertolt, Poèmes 1913-1956, L'Arche Éditeur, Paris.
- Dort, Bernard, Brecht, Points Politique, Paris, 1972.
- Willett, John, The Theatre of Bertolt Brecht, Methuen, Londres, 1959.
- Benjamin, Walter, Essais sur Brecht, La Fabrique, Paris, 2003.