Le dépôt
147 - ZOOM NEVEU
Gérald Neveu (1921-1960), poète marseillais dont l'œuvre, brève et incandescente, est l'une des plus secrètes et des plus pures du XXe siècle. Membre de l'école de Rochefort, ami de Jean Malrieu, il a vécu sa poésie comme un arrachement, une quête de lumière dans les ténèbres de l'angoisse et de l'alcool.
Sa voix est celle d'un homme à vif, d'une sincérité absolue, qui s'est éteinte prématurément dans la solitude d'une chambre d'hôtel à Paris.
I. Le voyageur du silence
Je marche dans une ville qui n'a plus de nom
Où les visages sont des vitres froides.
J'ai perdu mon ombre au détour d'un pont
Et ma voix résonne comme une insulte au vide.
Le soleil est un fruit que je ne peux cueillir,
Une blessure d'or dans le flanc de la nuit.
Je cherche le mot qui me ferait mourir
Ou celui qui me rendrait au monde qui s'enfuit.
Source : Gérald Neveu, Comme un cri, Éditions Seghers
II. L'été de la douleur
L'été s'installe avec ses couteaux de lumière, Il dévore le sel sur les lèvres des morts. Je n'ai plus d'eau pour étancher ma poussière, Plus de mains pour serrer le métal de mon sort.
Le vent de mer apporte une odeur d'incendie, Le chant des grillons est une scie de fer. Je suis l'invité d'une fête bannie Où le vin a le goût du soufre et de l'enfer.
Source : Gérald Neveu, Tout un destin, Éditions Autres Temps
III. Marée basse
La mer s'est retirée en laissant ses cadavres,
Des algues de plomb et des miroirs brisés.
Je cherche un abri, je cherche un havre
Dans ce désert de sable où tout est épuisé.
Le temps n'est plus qu'une montre arrêtée,
Un tic-tac de sang dans la tempe du noir.
J'ai bu ma propre soif jusqu'à la satiété
Et je ne trouve rien au fond de mon miroir.
Source : Gérald Neveu, Comme un cri, Anthologie de la poésie française
IV. La solitude est une chambre étroite
La solitude est une chambre étroite
Où l'on n'entre qu'en déposant sa peau.
Les murs sont de sel et la lampe est froide,
Et le silence pèse comme un fardeau d'eau.
On y attend celui qui ne viendra jamais,
On y parle à l'absence comme à un ami.
Chaque minute est un ongle que l'on arrachait
À la chair d'un rêve qui n'est pas fini.
Source : Dossier Gérald Neveu, La Revue des Ressources
V. Testament du cri
Ne gardez rien de moi sinon cette rumeur,
Ce cri qui s'est brisé contre vos certitudes.
Je m'en vais sans bagages, sans haine et sans peur,
Rejoindre le pays des grandes solitudes.
Le poème est fini. Le cercle est refermé.
La lumière s'éteint sous le pas de la mort.
J'ai voulu être un homme et j'ai voulu aimer,
Je ne suis plus qu'un mot qui cherche son port.
Source : Gérald Neveu, Œuvres poétiques, Éditions Slatkine
Présentation
Gérald Neveu est le poète d'une exigence tragique.
- L'école de Rochefort : Il partageait avec Cadou ou Manoll le goût d'une poésie humaine, ancrée dans le réel, mais il y injectait une noirceur et une angoisse métaphysique plus profondes.
- Le lyrisme de la chute : Sa poésie ne cherche pas l'effet ; elle est l'expression d'une nécessité intérieure. C'est un chant de survie où le paysage (souvent méditerranéen) devient le miroir d'une âme tourmentée.
- Une pureté cristalline : Malgré la souffrance, ses vers restent d'une grande clarté formelle. Il n'y a pas d'hermétisme chez Neveu, seulement la nudité d'un homme face à son destin.
Bibliographie
1. Éditions de référence
- Comme un cri (1962), Éditions Seghers, collection "P.S.". (Édition posthume préfacée par Jean Malrieu).
- Tout un destin : Poèmes choisis 1941-1960, Éditions Autres Temps.
- Gérald Neveu, poète de la présence, par Jean Malrieu, Éditions Slatkine.
2. Études et hommages
- Jean Malrieu, Gérald Neveu (collection Poètes d'aujourd'hui, Seghers). Le témoignage le plus vibrant sur sa vie et son œuvre.
- Revue Sud, numéro spécial consacré à Gérald Neveu.