Le dépôt
95 - ZOOM GROSJEAN
Jean Grosjean, poète de la terre et de l'incarnation, qui fut l'une des voix les plus profondes et les plus dépouillées du vingtième siècle, mêlant le souffle des prophètes à la lumière des saisons jurassiennes.
Le monde est un jardin que la pluie vient laver
Le monde est un jardin que la pluie vient laver de toutes les souillures et de tous les oublis. La terre boit le ciel comme un lait de clarté et les arbres se dressent dans leur force accomplie. Rien n'est plus pur que ce silence après l'orage quand le gravier brille sous le dernier soleil et que l'homme contemple son propre visage dans le miroir tremblant d'un éternel éveil. Nous marchons sur un sol qui ne nous trompe pas un sol de pierre vive et d'herbe de hasard où chaque mouvement et chacun de nos pas nous rapproche du centre et de notre départ. Il faut aimer la boue autant que la lumière et le vent de l'hiver autant que le printemps car tout est le visage d'une même prière qui s'écrit dans le sable et le souffle du temps.
Lien source : https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Terre-du-temps
L'Hiver
L'hiver est un pays où le mot se fait rare où l'on apprend enfin la valeur du foyer. La neige recouvre la route et la mare et force le voyageur à se laisser lier. Les branches sont de fer et le ciel est d'étain mais dans le bois fumant l'oiseau chante toujours un chant qui ne connaît ni le soir ni le matin et qui se moque bien du déclin des amours. Il faut savoir rester devant la vitre froide et regarder la nuit descendre sur les champs sans que le cœur ne devienne une pierre raide ni que l'esprit ne se perde en de vains chants. Le froid est une grâce qui nous rend à nous-mêmes en nous dépouillant de nos faux ornements pour nous faire trouver au bout de nos blasphèmes la présence réelle au milieu des tourments.
Lien source : https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Apocalypse
La Parole
La parole est un pain que l'on rompt en silence autour d'une table de bois et de soleil. Elle n'a pas besoin de faire de la science pour trouver le chemin d'un véritable éveil. Elle vient de la terre et retourne à la terre en passant par la bouche et le cœur de l'ami elle est le lien secret et le grand mystère qui tient le monde entier dans son poing affermi. Si tu parles trop haut tu ne l'entendras pas si tu parles trop vite elle s'échappera elle demande un rythme et un calme de pas et une patience que nul ne lassera. Elle est ce que nous sommes quand nous sommes nus devant l'immensité de ce qui ne meurt pas le nom que nous donnons à l'hôte inconnu qui marche à nos côtés et ne nous quitte pas.
Lien source : https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Le-Messie
L'Aube
L'aube n'est pas un cri mais un simple murmure un passage de l'ombre à la couleur du jour. La rosée sur la feuille est une écriture que le soleil efface avec un geste lourd. On voit les bêtes sortir de la profondeur et les fumées monter des toits de la vallée le monde se réveille avec cette pudeur d'une âme qui se sent de nouveau appelée. Rien ne presse le temps ni la course des nuées tout se donne à celui qui sait rester debout les mains dans les poches et les lèvres nouées devant la splendeur qui jaillit de partout. C'est le moment de grâce où l'homme est pardonné de n'être qu'un passant au milieu du jardin un être de poussière à la vie redonné par le simple miracle d'un éclat de matin.
Lien source : https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/Fils-de-l-homme
La Fin du jour
La fin du jour ressemble à une paix de bête qui se couche dans l'herbe après un long travail. Le poète dépose son fardeau et s'arrête devant la porte ouverte de l'humble bercail. On n'a plus rien à dire et plus rien à prouver on se laisse porter par le flux de l'obscur heureux d'avoir enfin au bout du soir trouvé un abri de silence derrière le vieux mur. Les étoiles seront nos seules compagnes elles brûlent là-haut sans faire de fracas pendant que la nuit noire envahit les montagnes et nous enveloppe dans ses bras de lilas. Dormir est un acte de foi et d'abandon une manière de rendre ce qui nous fut prêté en attendant que l'heure et son nouveau pardon nous réveille demain pour une autre clarté.
Lien source : https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Si-peu-de-jour
Présentation
La poésie de Jean Grosjean est une poésie de l'incarnation radicale. Ancien prêtre ayant quitté les ordres, traducteur de la Bible, du Coran et d'Eschyle, il a cherché à travers ses vers une parole qui soit à la fois terrestre et sacrée. Son style est d'un dépouillement extrême, privilégiant l'image concrète, le rythme de la marche et la célébration des éléments (eau, terre, lumière). Pour lui, le divin ne se trouve pas dans l'abstraction, mais dans la chair du monde, dans le travail des paysans, dans la dureté des pierres et la fragilité des jours. Sa poésie est une lecture du monde comme un texte sacré dont chaque détail mérite l'attention.
Biographie
Jean Grosjean est né en 1912 à Paris, mais ses racines familiales plongent dans le Jura, paysage qui imprègne toute son œuvre. Ordonné prêtre en 1939, il est fait prisonnier pendant la guerre, expérience qui transforme sa vision de l'homme. Après avoir quitté le ministère en 1950, il devient l'un des piliers des éditions Gallimard et de la Nouvelle Revue Française (NRF). Ami d'André Malraux, il mène une carrière de traducteur et d'écrivain solitaire, habitant près de Versailles. Son œuvre, saluée par les plus grands de ses contemporains comme Paul Celan ou Philippe Jaccottet, a reçu de nombreux prix littéraires. Il est décédé en 2006, laissant derrière lui une œuvre monumentale qui réconcilie l'humanisme grec et la transcendance biblique.
Espace bibliographique
Terre du temps, publié en 1946. Fils de l'homme, publié en 1954. Apocalypse, publié en 1962. Hiver, publié en 1964. Elégies, publié en 1967. Le Messie, publié en 1974. Les Paroles et l'Action, publié en 1992. Si peu de jour, publié en 2001. L'Arameéen, publié en 1988. La Gloire, publié en 1969.