Le dépôt
91 - ZOOM WHITMAN
POÈMES
Chant de moi-même (Extrait 1)
Je me célèbre et je me chante, Et ce que je m'approprie, tu te l'approprieras, Car chaque atome qui m'appartient t'appartient tout autant. J'erre et j'invite mon âme, Je me penche et j'erre à mon aise en observant une pointe d'herbe d'été. Ma langue, chaque atome de mon sang, formés de ce sol, de cet air, Né ici de parents nés ici de parents nés ici, Moi, âgé maintenant de trente-sept ans et en parfaite santé, je commence, Espérant ne pas cesser avant la mort. Credos et écoles en suspens, Retirés pour un temps, satisfaits de ce qu'ils sont, mais jamais oubliés, J'accueille la nature pour le meilleur ou pour le pire, je lui permets de parler à tout hasard, Avec une énergie originelle sans frein.
Lien source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1065751h
Chant de moi-même (Extrait 2)
Je suis le poète du Corps et je suis le poète de l'Âme, Les plaisirs du ciel sont avec moi et les douleurs de l'enfer sont avec moi, Les premiers je les multiplie en moi, les secondes je les traduis dans une langue nouvelle. Je suis le poète de la femme autant que de l'homme, Et je dis qu'il est aussi grand d'être une femme que d'être un homme, Et je dis qu'il n'est rien de plus grand que d'être le père ou la mère des hommes. Je chante le chant de l'expansion et de la fierté, Nous en avons assez eu de courber l'échine et de demander pardon, Je montre que la taille n'est qu'un développement. Avez-vous distancé les autres ? Êtes-vous le Président ? C'est peu de chose, ils iront tous plus loin que cela et plus loin encore. Je suis celui qui marche avec la nuit tendre et croissante, J'appelle la terre et la mer à demi tenues par la nuit.
Lien source : https://www.poesie-francaise.fr/walt-whitman/
En traversant le ferry de Brooklyn (Extrait)
Flots du dessous ! Je vous vois face à face ! Nuages de l'ouest ! Soleil au déclin ! Je vous vois face à face ! Foules d'hommes et de femmes en vêtements habituels, combien vous m'êtes curieux ! Sur les ferries, les centaines et centaines qui traversent, me sont plus curieux que vous ne pourriez le croire, Et vous qui traverserez d'une rive à l'autre dans les années à venir me serez plus curieux que vous ne l'êtes aujourd'hui. Le courant rapide et la marée ne sont pas plus puissants que moi, Les gens qui me regardent, le reflet de ma propre figure, La distance et le temps ne sont rien, absolument rien. Où que vous soyez, vous qui me lisez, je suis avec vous, Je vous regarde, je vous touche, je sens votre souffle sur ma joue, Nous sommes un seul corps, une seule âme dans l'éternité du mouvement.
Lien source : https://www.etudes-litteraires.com/whitman.php
Chant de la route ouverte (Extrait)
À pied et le cœur léger, je prends la route ouverte, En bonne santé, libre, le monde devant moi, Le long sentier brun menant partout où je choisirai. Désormais je ne demande plus de bonne fortune, je suis moi-même la bonne fortune, Désormais je ne pleurniche plus, je ne remets plus à plus tard, je n'ai besoin de rien, Fini les plaintes d'intérieur, les bibliothèques, les critiques querelleuses, Fort et satisfait, je voyage sur la route ouverte. La terre, cela suffit, Je ne veux pas que les constellations soient plus proches, Je sais qu'elles sont très bien là où elles sont, Je sais qu'elles suffisent à ceux qui leur appartiennent. Ici je me libère de toute limite et de toute ligne imaginaire, J'écoute les voix, je regarde les visages, j'aime tout ce que je rencontre.
Lien source : https://www.poemes.co/walt-whitman.html
O Capitaine ! Mon Capitaine !
O Capitaine ! mon Capitaine ! notre effroyable voyage est terminé, Le vaisseau a franchi tous les récifs, la récompense que nous cherchions est gagnée, Le port est proche, j'entends les cloches, la foule exulte, Pendant que les yeux suivent la quille rigide, le navire fier et audacieux ; Mais ô cœur ! cœur ! cœur ! O les gouttes rouges qui saignent, Sur le pont où mon Capitaine est étendu, Froid et mort.
O Capitaine ! mon Capitaine ! lève-toi et écoute les cloches ; Lève-toi, c'est pour toi que le drapeau est hissé, pour toi que le clairon sonne, Pour toi les bouquets et les couronnes rubannées, pour toi les rives noires de monde, C'est toi qu'appelle la foule aux mille visages. Ici Capitaine ! cher père ! Ce bras sous ta tête ! C'est quelque rêve que sur le pont, Tu sois étendu froid et mort.
Lien source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102980k
Présentation
La poésie de Walt Whitman agit comme une onde de choc qui a brisé les conventions de la littérature occidentale du dix-neuvième siècle. En remplaçant la rime et le mètre par le rythme naturel de la parole et de la respiration, il a créé un espace où tout peut être nommé : le corps, le sexe, le travail manuel, les machines, les foules urbaines et la nature sauvage. Son œuvre est un cri d'inclusion absolue où le poète se fond dans la multitude pour célébrer la divinité de chaque individu. Chez Whitman, le texte n'est pas un objet statique mais un organisme vivant qui cherche à établir un contact physique avec le lecteur.
Biographie
Walt Whitman est né en 1819 à West Hills, Long Island. Fils d'un charpentier, il quitte l'école de bonne heure pour devenir apprenti imprimeur, puis journaliste et instituteur. En 1855, il publie à ses frais la première édition de Feuilles d'herbe, un livre qu'il ne cessera de remanier et d'enrichir jusqu'à sa mort. Pendant la guerre de Sécession, il s'engage comme infirmier bénévole dans les hôpitaux de Washington, une expérience qui marque profondément sa vision de la souffrance et de la camaraderie. Admiré par Emerson mais souvent rejeté par la critique puritaine de son temps, il finit sa vie à Camden, dans le New Jersey, en 1892, reconnu comme le prophète d'une poésie nouvelle, universelle et fraternelle.
Espace bibliographique
Feuilles d'herbe, édition originale de 1855. Feuilles d'herbe, édition définitive dite du lit de mort, 1892. Tambours de guerre, poèmes de la guerre civile, 1865. Perspectives démocratiques, essai politique et littéraire, 1871. Jours exemplaires, mémoires et notes de nature, 1882. Feuilles d'herbe, traduction intégrale par Léon Bazalgette, Mercure de France. Feuilles d'herbe, traduction par Jacques Darras, Éditions Grasset / Poésie Gallimard.