Le dépôt
173 - ZOOM ATWOOD
Margaret Atwood (née en 1939). Si elle est mondialement célèbre pour ses romans dystopiques comme La Servante écarlate, Atwood est avant tout une poétesse de premier plan. Son œuvre poétique explore avec une ironie tranchante et une grande précision sensorielle les thèmes de l'identité féminine, la mythologie retravaillée, la survie et notre rapport prédateur à la nature.
I. Circé : Boue (Extrait)
Tu peux penser que je fais cela par méchanceté, que je tire un plaisir malin à vous voir ainsi, grognant et fouissant avec vos groins roses dans la litière que je vous ai préparée. Mais ce n'est qu'une forme de vérité : je vous ai simplement rendu votre visage véritable.
Lequel d'entre vous n'était pas déjà un porc, le cœur gras de désirs malpropres, l'œil brillant de la convoitise des basses-cours ? Je n'ai pas changé vos âmes, seulement votre peau. Maintenant, vous êtes enfin cohérents.
Regardez-moi avec vos petits yeux rouges, suppliez-moi de vous rendre votre forme d'homme, cette forme qui vous servait de cache-misère. Mais pourquoi vouloir redevenir ce que vous étiez, quand la boue est si chaude et l'ignorance si douce ? Je vous préfère ainsi : au moins, vous ne mentez plus.
Source : Margaret Atwood, Circé / Poèmes pour Ulysse, Éditions Bruno Doucey
II. Disparition progressive (Texte intégral)
D’abord, je perds mes membres inférieurs, puis mes bras s’effacent dans l’air du soir. Je deviens une rumeur de feuilles, un battement d’ailes contre la vitre. Le monde ne me retient plus par les mains.
C’est une sorte de liberté, je suppose, cette façon de ne plus avoir de poids, de n'être plus qu'un regard posé sur les choses sans que les choses ne puissent me toucher en retour. Je suis l'ombre qui glisse sous la porte close.
Ne me cherchez pas dans le miroir, je n'y habite plus depuis longtemps. Je suis dans l'intervalle entre deux mots, dans le silence qui suit la fin de la phrase. Je suis devenue la transparence même, et c'est ainsi que je vois enfin tout le reste.
Source : Margaret Atwood, Poèmes, Éditions Robert Laffont
III. Cette photo de moi (Texte intégral)
Elle a été prise il y a longtemps. Au premier coup d'œil, c'est un peu flou, des taches de lumière et d'ombre, le genre de chose qu'on rate en bougeant.
Puis, si vous regardez assez longtemps, dans le coin gauche, sous ce qui semble être une branche de cèdre ou un reflet d'eau, vous pouvez apercevoir une forme.
C'est moi. Je suis dans le lac, juste sous la surface. Je ne suis pas noyée, je suis simplement là, en train d'attendre que la photo finisse de se développer.
C'est difficile à voir, je le sais, à cause de la réfraction de la lumière. Mais si vous plongez votre regard assez profondément, vous finirez par me trouver, immobile et muette, au milieu de votre propre paysage.
Source : Margaret Atwood, The Circle Game, Éditions de la Différence
IV. Politique intérieure (Extrait)
Ma ville est faite de quartiers interdits, de zones où je ne m'aventure plus qu'avec crainte. Il y a des barricades dans mes couloirs, des gardes qui demandent le mot de passe pour passer de la cuisine au salon. Nous vivons en état de siège permanent.
Chaque mot que nous échangeons est un traité, une négociation fragile sur la frontière. Tes mains sont des ambassades, les miennes des espions. Nous nous aimons comme on signe un armistice, en sachant que la guerre couve sous la nappe, et que le moindre geste peut rompre l'équilibre.
Pourquoi avons-nous construit ces murs ? Pourquoi avons-nous miné le terrain de nos chambres ? Nous sommes les prisonniers de notre propre politique, deux pays en guerre dans un seul lit dévasté, cherchant la paix dans le langage des armes.
Source : Margaret Atwood, Power Politics, Éditions Gallimard
V. Le Moment (Texte intégral)
Le moment où, après bien des années de dur travail et un long voyage, vous vous tenez enfin au milieu de votre propre pièce, maison, acres de terre, peu importe ;
et que vous dites : « J'occupe ceci », vous vous trompez. Ce sont les arbres qui vous possèdent. Ce sont les murs qui vous observent, la terre qui attend que vous tombiez pour vous reprendre.
Rien ne vous appartient, pas même votre corps, qui n'est qu'un prêt à court terme du paysage. Le moment où vous croyez être le maître est celui où le vent se lève pour effacer votre nom et que la forêt fait un pas de plus vers votre porte.
Source : Margaret Atwood, Morning in the Burned House, Éditions Robert Laffont
Présentation
Margaret Atwood est la poétesse de la survie et de la lucidité.
- Le féminisme mythologique : Elle aime reprendre les grandes figures masculines (Ulysse, les pionniers) pour donner la parole aux femmes reléguées au second plan (Circé, Susanna Moodie). Elle déconstruit les stéréotypes avec une ironie mordante.
- L'écologie sombre : Sa poésie est hantée par la fragilité de la nature face à l'arrogance humaine. Pour elle, le paysage n'est pas un décor, mais une force active qui nous observe et finit toujours par gagner.
- Le langage comme pouvoir : Dans son recueil Power Politics, elle explore la violence cachée dans les relations amoureuses, comparant le couple à un conflit géopolitique où les mots servent de munitions.
Bibliographie
1. Éditions en français
- Circé / Poèmes pour Ulysse, Éditions Bruno Doucey. (Une excellente porte d'entrée).
- Poèmes, Éditions Robert Laffont (Collection "Pavillons").
- La Vie avant l'homme / Poèmes, Éditions de la Différence.
2. Essais sur l'écriture
- Négocier avec les morts, Éditions Boréal. (Une réflexion passionnante sur le métier d'écrivain).
3. Études de référence
- Coral Ann Howells, Margaret Atwood, Macmillan Modern Novelists.