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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

114 - ZOOM VERLAINE

POÈMES



Chanson d’automne


Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

Tout suffocant

Et pâle, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure ;

Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte.




Clair de lune


Votre âme est un paysage choisi

Que vont charmant masques et bergamasques

Jouant du luth et dansant et quasi

Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur

L’amour vainqueur et la vie opportune,

Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur

Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,

Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres

Et sangloter d’extase les jets d’eau,

Les grandes jets d’eau sveltes parmi les marbres.



Mon rêve familier


Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,

Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent

Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème

Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,

Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore.

Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore,

Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,

Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a

L’inflexion des voix chères qui se sont tues.



Art poétique


De la musique avant toute chose,

Et pour cela préfère l’Impair

Plus vague et plus soluble dans l’air,

Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n’ailles point

Choisir tes mots sans quelque méprise :

Rien de plus cher que la chanson grise

Où l’Indécis au Précis se joint.

C’est des beaux yeux derrière des voiles,

C’est le grand jour tremblant de midi,

C’est, par un ciel d’automne attiédi,

Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encore,

Pas la Couleur, rien que la nuance !

Oh ! la nuance seule fiancée

Aux rêves ! aux chers mensonges !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,

L’Esprit cruel et le Rire impur,

Qui font pleurer les yeux de l’Azur,

Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l’éloquence et tords-lui son cou !

Tu feras bien, en train d’énergie,

De rendre un peu la Rime assagie.

Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?

Ô qui dira les torts de la Rime ?

Quel enfant sournois ou quel nègre fou

Nous a forgé ce bijou d’un son pauvre,

Et creusé cette perle d’un trou ?


De la musique encore et toujours !

Que ton vers soit la chose envolée

Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée

Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure

Éparse au vent crispé du matin

Qui va fleurir la cervelle des hommes

De l’idéal splendide et du divin !




Colloque sentimental


Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux formes ont tout à l’heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,

Et l’on entend à peine leurs paroles.


Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux spectres ont évoqué le passé.

— Te souviens-tu de notre extase ancienne ?

— Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?

— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?

Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.

— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible

Où nous joignions nos bouches ! — C’est possible.

— Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !

— L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.


Tels ils marchent dans les avoines folles,

Et la nuit seule entend leurs paroles.




Soleils couchants


Une aube affaiblie

Verse par les champs

La mélancolie

Des soleils couchants.

La mélancolie,

Berce mon cœur d’une langueur monotone,

Et le vent du soir chante en vain pour l’émouvoir :

Mon âme est une infante en robe de moire,

Malade, et qui rêve, à travers le brouillard,

D’un beau pays chimérique et vague comme l’onde.



Nevermore


Souvenir, souvenir, que me veux-tu ?

L’automne

Faisait voler la grive à travers l’air atone,

Et le soleil dardait un rayon monotone

Sur le bois jaunissant où la bise détone.

Nous étions seuls à seuls et marchions en rêvant,

Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.

Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :

« Quel fut ton plus doux jour ? » fit sa voix d’or vivant,

Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.

Un sourire étira mes lèvres, — et je fis

Un geste vague et lent qui n’engage à rien,

Et lui répondis : « Ne te souviens-tu ? C’était

Ce jour de septembre où nous fûmes surpris

Par la pluie qui tombait à l’aube, et nous rîmes

De nous voir ainsi, tout mouillés qu’on se mime. »


— Ô ce jour-là, dit-elle, et ses yeux se fermèrent.

Et, comme un écho lointain, je l’entendis qui murmure :

« Cherche, cherche, cherche Allégoriquement. »

Puis elle ajusta son châle sur ses épaules nues,

Et, sans rien dire, effleura d’une main les roses,

Puis elle me dit tout bas : « Adieu, je suis lasse ! »

Et s’en alla, laissant son parfum et ses poses.



La lune blanche


La lune blanche

Luit dans les bois ;

De chaque branche

Part une voix

Sous la ramée…

Ô bien-aimée.

L’étang reflète,

Profond miroir,

La silhouette

Du saule noir

Où le vent pleure…

Rêvons, c’est l’heure.

Un vaste et tendre

Apaisement

Semble descendre

Du firmament

Que l’astre irise…

C’est l’heure exquise.



Green


Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches

Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.

Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches

Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.

J’arrive tout couvert encore de rosée

Que le vent du matin vient glacer à mon front.

Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée,

Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rougir ma tête

A l’ombre de vos cheveux comme un fruit mûrissant.

Si vous voulez bien, mettez votre ombrelette,

Tout en vous occupait à jamais en mourant.

Et puis, là-bas, là-bas, bien loin de cette fête,

Prenez ce cœur, ce cœur aux battements si lourds,

Et qu’il vive à jamais à l’ombre de vos épaules,

Et que votre beauté soit son soleil toujours !



Le ciel est, par-dessus le toit


Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme !

Un arbre, par-dessus le toit,

Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,

Doucement tinte.

Un oiseau sur l’arbre qu’on voit

Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,

Simple et tranquille.

Cette paisible rumeur-là Vient de la ville.


— Qu’as-tu fait, toi que voilà

Pleurant sans cesse,

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse ?




PRÉSENTATION


Paul Verlaine (1844–1896) est l’un des plus grands poètes français du XIXe siècle, figure majeure du symbolisme et de la modernité poétique. Né à Metz, il a marqué la littérature par son lyrisme, sa musicalité et sa quête de la nuance, rompre avec le classicisme rigide pour privilégier l’émotion, l’imprécis et le rêve. Sa vie, tumultueuse et passionnée, a été marquée par sa relation avec Arthur Rimbaud, son emprisonnement, et une reconversion au catholicisme.

Verlaine a révolutionné la poésie française en prônant la musique du vers, l’absence de rigidité formelle, et une sensibilité exacerbée. Ses recueils, comme Poèmes saturniens, Fêtes galantes, Romances sans paroles et Sagesse, explorent l’amour, la mélancolie, la foi et la révolte, avec une langue à la fois simple et profondément évocatrice. Son Art poétique reste un manifeste pour toute une génération de poètes.


BIBLIOGRAPHIE

  • Poèmes saturniens (1866)
  • Fêtes galantes (1869)
  • La Bonne Chanson (1872)
  • Romances sans paroles (1874)
  • Sagesse (1881)
  • Jadis et Naguère (1884)
  • Amour (1888)
  • Parallèlement (1889)
  • Chansons pour elle (1891)