Le dépôt
320 - ZOOM SORESCU
La boussole
La mer est une boussole immense
Avec des poissons servant d’aiguilles.
Chaque poisson indique le Nord
De son propre appétit.
C’est pourquoi la mer est si agitée :
Le Nord est partout,
Et les poissons nagent sans cesse
Après leur propre azimut,
Espérant qu'à la fin
La mer deviendra un seul grand poisson
Indiquant une direction unique.
https://ro.wikisource.org/wiki/Busola
La cage
On m'a mis dans une cage
Et maintenant on attend que je chante.
Mais j'ai oublié l'air,
J'ai oublié la forêt,
J'ai oublié même que je suis un oiseau.
Je regarde les barreaux
Et je compte les espaces entre eux.
C’est ma seule façon
De rester en contact avec l'infini. https://ro.wikisource.org/wiki/Cu%C5%9Fca
Échecs
Je déplace un jour blanc,
Il déplace un jour noir.
J'avance avec un rêve, Il me le prend à la guerre.
Il m'attaque mes poumons,
Je réfléchis un an à l'hôpital,
Je fais un coup brillant
Et lui prends un automne.
Il déplace une maladie
Et me prend ma femme.
Je fais un roque
Et me voilà avec mes enfants.
À la fin, il me donne échec
Et je reste sans vie.
https://ro.wikisource.org/wiki/%C8%98ah
Le poison
L'herbe a un goût de terre,
La terre a un goût de pierre,
La pierre a un goût de temps,
Et le temps a un goût de poison.
J'ai goûté à tout cela
Et je suis encore vivant.
C’est peut-être parce que
Je suis moi-même le contrepoison. https://ro.wikisource.org/wiki/Otr%C4%83virea
Leda
Leda ne savait pas
Que Zeus s'était transformé en cygne.
Elle pensait simplement
Qu'un oiseau blanc était tombé du ciel
Et qu'il avait besoin de chaleur.
C’est ainsi que naissent les tragédies :
Par un excès de bonté
Et par une méconnaissance totale
De la zoologie divine. https://ro.wikisource.org/wiki/Leda
Présentation
Marin Sorescu est une figure centrale de la littérature roumaine post-guerre, se distinguant radicalement du lyrisme abstrait par un usage magistral de l'ironie, de la parabole et du paradoxe. Son écriture se veut une réaction contre le langage pompeux, préférant une syntaxe directe, presque parlée, pour explorer les tragédies absurdes de l'existence quotidienne.
Son œuvre poétique fonctionne souvent comme une petite machine philosophique. Sous une apparente simplicité, Sorescu déconstruit les mythes, l'histoire et les conventions sociales pour révéler l'absurdité de la condition humaine sous un régime totalitaire, mais aussi face à la mort et au temps. Il a également marqué le théâtre avec des pièces comme Jonas, où il réinterprète le mythe biblique dans une perspective existentialiste claustrophobe. Sorescu ne cherche pas à embellir le monde, mais à le mettre à nu par l'humour, transformant chaque poème en une leçon de lucidité.
Bibliographie
Sorescu, Marin. Seul parmi les poètes (Singur printre poeţi). Éditions de la Jeunesse, 1964. https://www.printrecarti.ro/6105-marin-sorescu-singur-printre-poeti.html
Sorescu, Marin. La mort de l'horloge (Moartea ceasului). Éditions de la Jeunesse, 1966. https://www.anticariat-unu.ro/moartea-ceasului-de-marin-sorescu-1966-p82806
Sorescu, Marin. Poèmes. Traduction de l'auteur et de Jean-Baptiste Para, Éditions Obsidiane, 1989. https://obsidiane.fr/
Sorescu, Marin. Jonas (Iona). Traduction d'Hubert Nyssen, Actes Sud, 1980. https://www.actes-sud.fr/catalogue/pieces-de-theatre/jonas
Cistelecan, Al. Marin Sorescu : L'ironie de la survie. Éditions Aula, 2002. https://www.humanitas.ro/humanitas/marin-sorescu-eseuri-critice