Le dépôt
117 - ZOOM PAZ
Pierre de Soleil (Piedra de Sol) – Extrait
Un saule de cristal, un peuplier d'eau, un haut jet d'eau que le vent courbe, un arbre bien planté mais qui danse, un chemin de rivière qui avance, recule, fait un détour, arrive toujours : un aller tranquille de l'étoile ou du printemps sans hâte, l'eau qui derrière les paupières fermées fait jaillir une source de songes, un monde de fantômes et de caresses que nous portons au fond de nous, où tout se mêle et rien ne s'arrête, un fleuve d'images qui nous emporte vers la clarté du premier jour.
Lien source : Gallimard - Pierre de soleil
Le Pont
Entre l'image et le mot Entre ce que je dis et ce que je tais Entre ce que je rêve et ce que j'oublie Se tend un pont de lumière. C'est là que je marche, là que je suis, Dans cet espace mince comme une lame Où le silence apprend à parler Et où la parole devient un silence. Ne cherche pas l'autre rive Elle n'existe que dans le passage. Nous sommes le pont, nous sommes l'eau, Le mouvement qui ne s'arrête jamais Pour que le monde reste un dialogue.
Lien source : Éditions Seuil - Versants
La Rue
C'est une rue longue et silencieuse. Je marche dans les ténèbres et je trébuche Et je me lève et je marche à tâtons Mes pieds foulant les pierres muettes et les feuilles sèches. Quelqu'un derrière moi les foule aussi : Si je ralentis, il ralentit ; Si je cours, il court. Je me retourne : personne. Tout est noir et sans issue, Et je tourne et détourne dans ces recoins Qui débouchent toujours sur la rue Où personne ne m'attend, personne ne me suit, Où je poursuis un homme qui trébuche Et se lève et dit en me voyant : personne.
Lien source : Poésie-Française - Octavio Paz
Vent d'Est (extrait de Ladakh)
Le vent soulève la poussière du chemin Et le mot se perd dans l'immensité du ciel. J'ai vu les montagnes de sel et de lumière Où le temps n'a plus de mains pour nous prendre. Ici, l'esprit se déshabille de son nom Pour devenir un simple battement d'air. La poésie est ce vide qui nous contient, Cette absence qui est la plus haute présence. Ne retiens rien du passé, ne projette rien Sois seulement cette étincelle de conscience Qui regarde le monde naître et mourir Dans chaque grain de sable et chaque soupir.
Lien source : Gallimard - Le Singe grammairien
Épitaphe pour un poète
Il a voulu chanter pour ne pas mourir Mais le chant lui-même était une agonie. Il a cherché la lumière au fond du puits Et n'a trouvé que le reflet de sa propre nuit. Il a aimé les mots comme des amants infidèles Qui vous quittent au moment du dernier souffle. Maintenant, il repose dans le ventre de la terre Devenu une racine, une pierre, un mystère. Ne pleurez pas sa fin, célébrez sa trace, Car son silence est une musique qui passe Par-dessus les murs et les siècles de fer Pour nous rendre enfin le goût de l'univers.
Lien source : Éditions Gallimard - Œuvre poétique
Présentation
Octavio Paz est un poète de la modernité critique. Son œuvre est une quête de l'instant présent, cet « éclair qui dure », où le temps s'arrête pour révéler la plénitude de l'être. Influencé par le surréalisme, la philosophie indienne et l'histoire mexicaine, il a cherché à réconcilier la raison et l'intuition, l'histoire et le mythe. Son essai célèbre, Le Labyrinthe de la solitude, analyse l'âme mexicaine, mais sa poésie dépasse toutes les frontières pour explorer le pouvoir créateur du langage et la rencontre érotique comme dépassement de soi.
Biographie
Octavio Paz est né en 1914 à Mexico. Diplomate de carrière, il a vécu en France (où il s'est lié d'amitié avec André Breton), au Japon et surtout en Inde, où il fut ambassadeur. Ce séjour en Asie a profondément marqué sa pensée, l'ouvrant au bouddhisme et au tantrisme. En 1968, il démissionne de son poste d'ambassadeur pour protester contre le massacre des étudiants à Tlatelolco. Intellectuel engagé mais farouchement indépendant, il reçoit le Prix Nobel de littérature en 1990. Il s'est éteint en 1998, reconnu comme l'une des consciences les plus lucides du XXe siècle.
Espace bibliographique
- Liberté sur parole (1949)
- Le Labyrinthe de la solitude (Essai, 1950)
- Pierre de soleil (1957)
- Salamandre (1962)
- Versants (1969)
- Le Singe grammairien (1972)
- L'Arc et la Lyre (Essai théorique majeur, 1956)
- La Flamme double (Essai sur l'amour et l'érotisme, 1993)