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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

301 - ZOOM VACHÉ

Extrait de Gilles (conte de satire sociale)

Gilles était un jeune homme comme il y en a tant, ni beau ni laid, ni riche ni pauvre, ni intelligent ni sot. Il avait un visage pâle, des cheveux blonds, des yeux bleus, une bouche fine, un nez droit, un menton fuyant. Il portait des vêtements corrects, des chaussures cirées, un chapeau melon. Il parlait peu, souriait rarement, riait jamais. Il marchait d’un pas régulier, sans hâte, sans lenteur, comme un homme qui sait où il va, mais qui n’a pas envie d’y arriver.

Un jour, Gilles décida de ne plus rien faire. Il ne voulait plus travailler, plus étudier, plus aimer, plus rêver. Il voulait simplement exister, sans but, sans espoir, sans regret. Il s’assit sur un banc, dans un parc, et il attendit. Il attendit que quelque chose arrive, que quelque chose change, que quelque chose le sauve. Mais rien n’arriva. Rien ne changea. Rien ne le sauva.

Les gens passaient devant lui, indifférents. Les enfants jouaient autour de lui, bruyants. Les oiseaux chantaient au-dessus de lui, joyeux. Gilles restait immobile, silencieux, absent. Il regardait sans voir, écoutait sans entendre, respirait sans vivre. Il était là, et pourtant il n’était plus là. Il était un fantôme, une ombre, un néant.

Un soir, Gilles se leva et s’en alla. Il erra dans les rues, sans destination, sans raison. Il entra dans un café, but un verre, sortit. Il traversa un pont, regarda l’eau, continua. Il passa devant une église, entendit les cloches, avança. Il arriva devant une maison, vit une lumière, frappa. Une femme ouvrit. Elle le regarda, sourit, lui tendit la main. Gilles la suivit, sans un mot, sans un geste. Il entra, s’assit, attendit.

La femme lui parla, lui offrit à boire, à manger. Gilles prit, but, mangea, sans faim, sans soif. La femme lui montra des livres, des tableaux, des objets. Gilles regarda, sans intérêt, sans curiosité. La femme lui demanda qui il était, d’où il venait, ce qu’il voulait. Gilles ne répondit pas. Il ne savait pas. Il ne savait plus.

La femme le laissa là, seul, dans une pièce sombre. Gilles resta, immobile, silencieux, absent. Il attendait, sans savoir quoi. Il espérait, sans savoir quoi. Il vivait, sans savoir pourquoi.

Source : Jacques Vaché – Gilles xn--jacquesvach-lbb.fr



Extrait de Lettres de guerre (Lettre à André Breton, 18 août 1917)

Cher André,

Je promène de ruines en villages mon monocle de cristal et une théorie de peintures inquiétantes. J’ai successivement été un littérateur couronné, un dessinateur pornographique connu et un peintre cubiste scandaleux. Je suis maintenant un soldat, un interprète, un espion, un traître, un lâche, un héros, un mort.

Je vis dans un monde où tout est faux, où tout est absurde, où tout est inutile. Je vois des hommes qui se battent, qui meurent, qui souffrent, pour des idées, pour des mots, pour des drapeaux. Je vois des généraux qui commandent, des prêtres qui bénissent, des politiques qui mentent. Je vois des villes détruites, des campagnes ravagées, des forêts brûlées. Je vois des cadavres, des blessés, des fous. Je vois la guerre, la folie, la mort.

Je ne crois plus en rien. Ni en Dieu, ni en l’homme, ni en la patrie, ni en la liberté. Je ne crois plus qu’en moi, en ma folie, en mon désespoir, en ma révolte. Je ne veux plus rien faire, plus rien dire, plus rien être. Je veux simplement disparaître, m’effacer, mourir.

Je ne sais pas pourquoi je t’écris. Peut-être pour te dire que je suis là, que je vis encore, que je pense encore. Peut-être pour te dire que je t’aime, que je t’admire, que je te comprends. Peut-être pour te dire que je suis seul, que je suis perdu, que je suis fini.

Je ne sais pas ce que je ferai demain. Peut-être que je continuerai à me battre, à mentir, à souffrir. Peut-être que je me tuerai, que je me rendrai, que je déserterai. Peut-être que je deviendrai fou, que je deviendrai saint, que je deviendrai rien.

Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne veux plus.

Ton ami, Jacques

Source : Wikisource – Jacques Vaché, Lettres de guerre fr.wikisource.org



Extrait de Les Solennels (texte écrit à quatre mains avec Jean Sarment)

Nous étions assis dans un café, devant des verres vides, des cendriers pleins, des journaux froissés. Nous parlions de tout et de rien, de la guerre, de l’amour, de la mort. Nous rions, nous nous taisons, nous rêvons. Nous sommes jeunes, nous sommes beaux, nous sommes fous.

Un homme entra, s’assit à notre table, nous regarda. Il avait un visage pâle, des yeux sombres, une bouche cruelle. Il portait un manteau noir, un chapeau noir, des gants noirs. Il nous parla de la vie, de la souffrance, de la révolte. Il nous parla de Dieu, de l’homme, du diable. Il nous parla de l’art, de la poésie, de la folie.

Nous l’écoutions, fascinés, terrifiés, envoûtés. Ses mots étaient comme des coups de couteau, comme des éclairs, comme des poisons. Ils nous transperçaient, nous aveuglaient, nous empoisonnaient. Nous sentions que nous perdions pied, que nous perdions raison, que nous perdions tout.

L’homme se leva, nous regarda une dernière fois, sourit, sortit. Nous restâmes là, silencieux, tremblants, brisés. Nous avions vu l’enfer, nous avions vu la folie, nous avions vu la mort. Nous avions vu nous-mêmes.

Nous nous levâmes, payâmes, sortîmes. La nuit était froide, le vent était fort, les rues étaient désertes. Nous marchâmes, sans but, sans fin, sans espoir. Nous étions seuls, nous étions perdus, nous étions finis.

Nous nous séparâmes, sans un mot, sans un geste. Nous savions que nous ne nous reverrions plus. Nous savions que nous étions morts.

Source : Jacques Vaché – Les Solennels xn--jacquesvach-lbb.fr



Extrait de En route, mauvaise troupe (journal du lycée)

Nous sommes une bande de fous, de poètes, de rêveurs, de rebelles. Nous ne croyons en rien, nous ne respectons rien, nous ne voulons rien. Nous sommes contre tout, contre tous, contre nous-mêmes. Nous sommes les ennemis de l’ordre, de la morale, de la raison. Nous sommes les amis du chaos, de la folie, de la révolte.

Nous écrivons des poèmes, nous dessinons des monstres, nous inventons des histoires. Nous rions, nous pleurons, nous crions. Nous sommes jeunes, nous sommes beaux, nous sommes fous. Nous sommes les rois du monde, les maîtres de l’univers, les dieux de nous-mêmes.

Nous méprisons les professeurs, les parents, les bourgeois. Nous méprisons les lois, les règles, les conventions. Nous méprisons la vie, l’amour, la mort. Nous ne voulons que nous-mêmes, que notre liberté, que notre folie.

Nous sommes les Sârs, les fous, les maudits. Nous sommes les enfants du diable, les frères de la nuit, les amis de l’abîme. Nous sommes ceux qui rient, ceux qui pleurent, ceux qui meurent. Nous sommes ceux qui vivent, ceux qui rêvent, ceux qui brûlent.

Nous sommes ceux qui ne croient en rien, qui ne respectent rien, qui ne veulent rien. Nous sommes ceux qui sont tout, qui sont rien, qui sont fous.

Source : Wikisource – Jacques Vaché, En route, mauvaise troupe fr.wikisource.org



Extrait de Lettres de guerre (Lettre à Théodore Fraenkel, 4 juin 1917)

Mon cher Théodore,

Je suis dans un état d’esprit étrange, entre l’ennui et la folie, entre le désespoir et l’indifférence. Je vis dans un monde où tout est gris, où tout est vide, où tout est mort. Je vois des hommes qui marchent comme des automates, qui parlent comme des perroquets, qui pensent comme des machines. Je vois des villes qui ne sont que des ruines, des campagnes qui ne sont que des déserts, des forêts qui ne sont que des cendres. Je vois un ciel qui est un linceul, une terre qui est un tombeau, une vie qui est un cauchemar.

Je ne sais plus quoi faire, quoi dire, quoi penser. Je ne sais plus qui je suis, où je vais, pourquoi je vis. Je ne sais plus si je suis fou, si je suis sage, si je suis vivant. Je ne sais plus si je dois rire, pleurer, crier. Je ne sais plus si je dois aimer, haïr, mépriser. Je ne sais plus si je dois espérer, désespérer, me résigner.

Je ne sais plus rien. Je ne veux plus rien. Je ne suis plus rien.

Je ne sais pas pourquoi je t’écris. Peut-être pour te dire que je suis là, que je souffre, que je meurs. Peut-être pour te dire que je t’aime, que je t’admire, que je te comprends. Peut-être pour te dire que je suis seul, que je suis perdu, que je suis fini.

Je ne sais pas ce que je ferai demain. Peut-être que je continuerai à me battre, à mentir, à souffrir. Peut-être que je me tuerai, que je me rendrai, que je déserterai. Peut-être que je deviendrai fou, que je deviendrai saint, que je deviendrai rien.

Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne veux plus.

Ton ami, Jacques

Source : Wikisource – Jacques Vaché, Lettres de guerre fr.wikisource.org




PRÉSENTATION


Jacques Vaché, né le 7 septembre 1895 à Lorient et mort le 6 janvier 1919 à Nantes, est une figure énigmatique et fascinante de la littérature et de l’art d’avant-garde du début du XXe siècle. Bien qu’il n’ait laissé qu’une œuvre fragmentaire — des lettres, quelques textes et dessins —, son influence sur le mouvement surréaliste, et notamment sur André Breton, fut déterminante. Vaché incarne l’esprit de révolte, d’ironie noire et de désenchantement qui marqua toute une génération d’artistes et d’écrivains après la Première Guerre mondiale.

Fils d’un officier d’artillerie, Vaché passe une partie de son enfance en Indochine avant de revenir en France et d’intégrer le lycée de Nantes, où il fonde avec des amis le « groupe des Sârs ». Ce cercle, marqué par un humour corrosif et un rejet des conventions, préfigure déjà l’esprit dadaïste et surréaliste. Mobilisé en 1915, Vaché est blessé au front et rapatrié à Nantes, où il rencontre André Breton, alors interne en médecine. Leur amitié, bien que brève, sera décisive : Breton reconnaîtra plus tard en Vaché l’un des précurseurs du surréalisme, saluant son « umour » (humour sans h), son détachement et son refus des valeurs établies.

L’œuvre de Vaché, principalement composée de lettres adressées à Breton, Théodore Fraenkel et d’autres amis, est un mélange de provocation, de désespoir et de lucidité. Ses textes, souvent courts et percutants, explorent des thèmes comme l’absurdité de la guerre, la folie, la mort et la révolte contre un monde qu’il juge hypocrite et aliénant. Son style, à la fois lyrique et cynique, mêle l’autodérision à une ironie glacée, et son refus de toute forme d’engagement littéraire ou politique en fait une figure à part dans le paysage culturel de l’époque.

Vaché meurt en 1919, à l’âge de 23 ans, dans des circonstances restées obscures (suicide ou accident ?), laissant derrière lui une légende et une œuvre qui continueront d’inspirer les avant-gardes. Breton, dans son Manifeste du surréalisme, le qualifiera de « surréaliste en moi », soulignant l’importance de son héritage pour le mouvement. Aujourd’hui, Vaché est célébré comme un précurseur, un « météore désinvolte » dont la brève existence et l’œuvre fulgurante ont marqué l’histoire de la littérature et de l’art modernes.




BIBLIOGRAPHIE


  • Jacques Vaché, Lettres de guerre, éditions Mille et une nuits, 2001.
  • Jacques Vaché, Les Solennels (avec Jean Sarment), éditions Jean-Michel Place, 1990.
  • André Breton, Manifeste du surréalisme, Gallimard, 1924.
  • Georges Sebbag, L’Imprononçable Jour de sa mort : Jacques Vaché, Jean-Michel Place, 1990.
  • Philippe Pigeard, Jacques Vaché, le météore désinvolte, in Écrivains en guerre 14-18, Gallimard, 2016.
  • Wikisource – Jacques Vaché, Lettres de guerre
  • La Revue des Ressources – Jacques Vaché xn--jacquesvach-lbb.fr+2